Cette nuit sera ma dernière ici-bas. Bientôt les heures vont s’éclaircir et les soldats me conduire à mon agonie ; je suis prêt. S’ils ont déjà vaincu mon corps, je saurai leur montrer un visage détaché des choses de la terre. Je perçois une respiration sourde à mes côtés, impossible de voir le cœur qui l’exhale, l’être qui attend. Derrière les murs de la forteresse, Jérusalem se tait. Elle aussi attend. Que je sois livré à la mort, que j’en devienne l’intime avant de voir resurgir mon esprit dans les failles de sa toute puissance. Cette mue de la mort, je l’espère maintenant. Je m’y suis tant préparé, je suis prêt. Elle sera mon dernier et plus grand bonheur pour la gloire de mon Père.
L’humidité suinte des pierres. Une odeur fétide imprègne ma tunique, s’agrippe à ma peau, celle de la paille rance, celle des souillures des condamnés qui m’ont précédé ; les senteurs de l’huile sainte ne sont plus. Ils veulent effacer en moi l’onction de notre Seigneur, mais ils se trompent. Si leur haleine est puante, le souffle de Dieu est léger.
- Yéshoua…
La voix est hésitante. Il fait tellement sombre dans le cachot que je distingue à peine le visage auquel elle est liée. Mon œil blessé pleure encore par instants des larmes de pus, c’est à mon cœur que je dois me fier pour reconnaître mon visiteur. Je tâtonne, dans l’idée d’effleurer ces traits qui m’échappent, mais une brusque douleur à la cheville suspend mon geste. Un rat, il m’a mordu... D’instinct, ma jambe se replie ; je n’émets pas de cri. Ils ont déjà vaincu mon corps, il ne m’appartient pas ; la douleur ne m’appartient plus. Je ne veux plus avoir mal, je ne veux plus gémir et me tordre. Les lacérations de mon dos qu’aucun baume ne guérira, les piqûres des puces qui se gorgent de mon sang, la toux qui me déchire les entrailles... Les pensées de mes juges sont pensée de fraude, leurs actes, des actes de fraude, l’œuvre de violence est en leurs paumes. Tandis que leur langue murmure ma forfaiture, je ne suis plus qu’esprit.
« Pour toi, abbâ, je revêts ma souffrance de tes atours brûlants. »
- Maître, parle-moi.
La respiration de mon visiteur est plus saccadée que sourde maintenant. Est-ce la pestilence qui lui est insupportable ou la situation ? Mon coeur entrevoit les lignes d’un front haut, la courbure du nez, le foisonnement de la barbe ; son identité se dévoile. Et entre nous le trottinement d’un rat qui s’éloigne, qui reviendra.
Pour les Romains, l’homme qui a été autorisé à me rejoindre en cette dernière nuit est toujours un possible indicateur. Ils ne savent pas, ils ne doivent pas savoir qu’il a réellement adhéré à l’espérance.
J’aurais aimé que ce soit Myriam ou Jean fils de Zébédée qui soit présent ce soir à mes côtés, la douceur ou l’innocence pour panser mes blessures, mais sans doute est-ce mieux ainsi. Mon compagnon de cellule ne sait pas encore quel rôle il va tenir dans les jours à venir
- Yéshoua, dis-moi, raconte-moi.
Son ton se fait pressant. Il a changé de place, son souffle est dans mon cou. Ses mains soulèvent doucement ma tunique. Une odeur de plantain, de girofle se mêle un bref moment aux relents de ma geôle. Un linge humecte les stries noires de mon dos, il ne m’élance plus et pourtant j’en tremble. Des tremblements qui vont, qui viennent comme les emballements de mon cœur, comme les défaillances de mes jambes que je ne maîtrise pas.
Lui dire, lui raconter ? Lui parler de toutes ces années durant lesquelles la voix de Dieu a pris forme ? Le silence ne sera jamais plus éternel que le ciel. Si je revenais sur ma vie d’homme, en finirais-je avec elle ? Et Barabbas, lui qui s’est perdu par ma faute, l’oublierais-je alors ? Peut-être pourrais-je raconter à mon visiteur mes années de discernement, mais en aurai-je la force ? Je dois lui confier ce que j’attends de lui pour la résurrection de mon esprit.
À l’intérieur de Jérusalem, le peuple dort, les gardes veillent. Le Sanhédrin a consacré hier sa hantise des justes. Quand le soleil émergera des bras de la mer Maudite, Pilate fera en sorte d’agir pour la paix de l’Empire. Cependant leur volonté est faussée, guidée par celle de mon Père. Ils croient m’avoir condamné, mais c’est à l’heure de ma quarantaine dans le désert que le sacrifice a été prononcé.
Et j’affronterai les puissances de ce monde…
Le désert me broie le cœur, je ne sais pas si j’en reviendrai. Depuis combien de jours suis-je ici ? Le temps n’est plus de ce monde, les minutes s’effritent comme les rochers de mon précipice. Combien de nuits encore ? Le désert est là, dans les cris des bêtes. Je les sens ; elles rôdent non loin de moi, ouvrent leur gueule et sourient, ces hyènes putrides pareilles aux puissances d’ici-bas qui attendent patiemment leur heure. Que faire de la superstition des hommes, de leur ignorance, de leur lâcheté ; saurai-je leur montrer le chemin qui mène à la lumière ?
L’obscurité livide pèse contre mes yeux, je n’arrive pas à dormir. Une fine couche de calcaire couvre mes cils. Des nœuds de pierraille sont emprisonnés dans la frisure de mes cheveux. Je tiens mon manteau poussiéreux serré contre mon corps fatigué. Ce manteau, de blanc et de raies brunes, n’est plus que de grisaille aujourd’hui. Ses franges ressemblent à des doigts gourds empesés de boue séchée. Il fait si froid. Je hume avec fièvre l’odeur crayeuse de la roche. Je distingue par endroits le feuillage blême et fané d’asphodèles. Combien de nuits encore ?
Tu es là, abbâ, n’est-ce pas ? Ne me quitte pas, sans toi je ne survivrai pas. Des terres tracées de sillons fertiles sont enfouies en moi. En elles se répandront des promesses d’enchantement ; je le sais, je l’ai voulu. Je le veux pour toi, mon Père. Comme un bourgeon épanouit sa robe arrivé à maturité, il semblerait que j’aie enfin assez d’ampleur pour annoncer ton Royaume. Le peuple m’écoutera-t-il ? Me rejettera-t-il ? … Cette nuit, tes voies me sont impénétrables.
Le désert est partout autour de moi. Les épineux ressortent, nets et noirs sur les blocs énormes. Les pluies d’automne ont imprimé au sol de longues cicatrices. La première fois que j’étais venu en ces lieux, des touffes d’anémones commençaient à poindre au bord des routes de Judée. Cette fois, les fleurs ont depuis longtemps fané. Je me rappelle pourtant leurs nuances, si proches de cette couleur rouge, couleur de la vie terrestre que je ne porterai plus. Les jours sont passés, me voilà recueilli en moi-même. Les mots de l’Immergeur me poursuivent. Il a fait descendre l’Esprit saint sur moi. Il s’est incliné devant ma personne, lui qui est sans égal parmi ceux nés d’une femme. Lui qui m’a précédé sur la voie de la perfection et s’est fondu à sa parcelle divine. Il m’a plongé dans l’eau salvatrice pour que je m’en revienne à mon origine, m’en retourne à mon Père. Jean, mon frère d’élection à qui j’ai demandé de toutes les fibres de mon être de me délivrer de mes erreurs.
Et maintenant, je ne sais plus.
J’ai aperçu un chacal cet après-midi. L’animal s’est figé non loin de mon trou, les flancs décharnés ; il a reniflé mon odeur d’homme, de Fils de l’Homme, avant de glapir et de s’enfuir la queue entre les jambes. Je lui ai fait peur. Je n’ai pas bougé pourtant. Je l’ai simplement regardé les yeux brûlants, chauds et lumineux comme ces étoiles dont j’absorbe la force de vie, dont je capture l’infinie mansuétude et qui me montrent l’objectif vers lequel je dois tendre, me parlent, m’adjurent…
Je dois libérer les hommes, les induire à vivre dans la justice. Soyez droits, honnêtes, confiants, reconnaissants, clamerai-je. Mais qu’est-ce qui me permet de croire qu’ils comprendront cela ? Ma joie est solitaire, je la voudrais universelle. Accepteront-ils l’idée que je ne sois pas un messie de la chair surgi de la Maison d’Israël les reins ceints et qui broie les nations avec une masse, accumule les cadavres, engage le combat contre ses ennemis et met à mort les rois ? Accepteront-ils l’idée que la révolte par les armes ne les apaisera pas ?
Ce serait si simple pourtant d’être le roi fort, le vainqueur qu’une multitude attend. De m’emparer du sceptre royal, de dicter ma loi. La loi de leur Dieu de vindicte au travers de son Fils de l’huile. Ce serait si simple de créer ma légende sur terre sans aller jusqu’au ciel. Il est des vanités qui pourraient me plaire… Pauvres hères… Peuple fier qui sait si bien gronder, espérer. Qui guette si bien les signes, croit si bien lire dans l’avenir. Mais je risque de le décevoir, mon Dieu est de bonté. Chaque matin, il éveille mon oreille, me donne une langue pour traduire l’étincelle.
Ma mission ne peut s’inscrire que dans le rassemblement du peuple dans la justice. Dieu veut que je sois puissant en esprit et riche par le don lumineux de sagesse, et j’ai trop d’amour en moi pour lui faire défaut. Trop de souffrances qui transitent par mon corps. Mais que sortira-t-il de cet amour ? De la reconnaissance, de l’indifférence ? Et si les scribes et les prêtres s’en offusquaient, si j’échouais, je serais alors lapidé. Tel l’Agneau, je m’offrirais en sacrifice. Mort pour toi, mon Père, je le pressens, ils n’auraient pas de pitié.
Le silence est revenu, si entier, si vivant. Il me laisse percevoir des bruits couverts d’habitude par les autres : des bruits d’insectes, de cailloux qui roulent, des bruits de senteurs somnolentes, de tiges qui se frôlent et se cassent. Un silence comme je les aime, à la fois d’ici-bas et d’en haut, qui me nourrit et reflète la confusion de mes sentiments. Je veux accepter, patienter, sûr d’être mené, protégé, mais cette détresse, cette terreur qui resurgit encore... Mon être est de sang et d’esprit ; ma solitude infinie. Je suis habité par la crainte, écrasé par le poids de ma responsabilité. Même mon cousin Jean ne peut me venir en aide en cette heure. La volonté de Dieu est effrayante. Si peu savent être sages, souverains absolus d’eux-mêmes. Aurai-je le courage d’être aussi grand que Dieu le souhaite ? Ne pas montrer ma peur. Le droit de faiblir ne m’est pas autorisé.
Pourquoi, abbâ, pourquoi ? ! Il me faut choisir, mais j’ai besoin d’encore un peu de temps pour que mon âme exulte, s’enivre si totalement de toi qu’il n’y aura plus d’hésitations, plus de trébuchements. J’ai confiance en toi, mais en ton serviteur ? Corps et cœur peuvent vaciller, s’abandonner. Je me suis élevé à ton contact, mais suis-je vraiment prêt ?
Encore un peu de temps, le désert va m’ôter mes doutes. Il y a tant à créer dans cet univers minéral laissé inachevé. Les âmes qui se retirent ici ne peuvent pas tricher. La quarantaine brise l’esprit ou le rend plus fort, mais ne le laisse pas indemne. L’éther a pris une teinte de fer, la terre est sans substance. Je vais m’avancer jusqu’à l’Ancien des jours et créer un nouveau monde, être à l’image d’Elôhîm, mon dieu partout et en toutes choses.
Je suis Yéshoua, Fils de l’Homme, Fils de tous les hommes. Le peuple est tout entier en moi. Je suis Yéshoua le Salut, dans ma pleine humanité. Ma destinée est écrite au creux de cette montagne crayeuse. Trahir ma mission et me perdre. L’immuable vérité le tolèrerait-elle ? Quels abîmes et sommets de l’âme humaine dévoilerai-je ? Ils me voudront roi, et si ma vanité l’emportait… Pourtant, ma vision est limpide, cruelle. Être leur frère et les guider, n’est-ce pas ce que je me suis promis depuis ce jour à Nazareth où ta grandeur m’était apparue, où j’avais su que j’étais différent ?
Que ta volonté soit faite, avais-je alors murmuré. Que ta volonté soit faite en cette terre, par-delà le firmament. La fin de ce temps arrive, une autre ère va s’ouvrir.
Je n’étais qu’un enfant quand le souffle de Dieu était venu à moi
La brise fouettait les pentes herbues du plateau. Depuis le sommet, la vue était belle, je ne m’en lasserais pas, ouverte sur un paysage tout en cassures, montagnes et plaines. Là-bas, à l’ouest, les damiers nuancés de vert de la plaine d’Esdrelon, les lignes élancées du mont Carmel et son jardin fertile, qui finissaient par plonger dans la mer. En allant plus au sud, les collines du pays deSamarie. Et en me tournant, les crêtes dénudées de Safed, la vallée du Jourdain, à peine entrevue, les douces formes du Thabor ; un horizon uniquement limité par mes rêves d’enfant et dont j’aimais me pénétrer à l’heure du crépuscule quand les travaux des champs cessaient et que chacun alors, en se tournant dans la direction du Temple, remerciait le Seigneur de semer sur son sol un peu de sa semence. Quand j’observais les hommes figés au bord des chemins, sur le seuil des portes et que je devinais sur leurs lèvres le flot de formules d’actions de grâce, je ne pouvais m’empêcher déjà de songer que leurs prières n’avaient de méritoire que le devoir qu’ils s’en faisaient.
Et puis, entre les vignes et les parcelles de blé, les habitants de Nazareth s’en retournaient vers leurs maisons rattachées à la roche. Les animaux de bât qui en avaient profité pour grignoter des pommes pendues aux arbres étaient rappelés à leur condition. Je contemplais tout cela depuis mon promontoire.
*
J’avais neuf ans, l’âge de raison pour bien peu d’enfants. Le parfum des lys et des verveines qui parsemaient les jardins en contrebas remontaient par vagues jusqu’à moi. J’avais laissé mes camarades de jeux s’égarer dans les olivettes. Il m’arrivait de ne pas partager leur insouciance. Quelque chose que je ne saisissais pas encore me bloquait bien souvent dans mon élan à les rejoindre. L’impression de ressentir ce qu’ils ressentaient, d’avoir mal quand ils avaient mal. Ils ne me rejetaient pas, ils avaient l’habitude de mes absences, de mes drôles de silence. À chaque fois que je revenais vers eux, ils me gratifiaient de leur indulgence et moi-même j’oubliais alors le chant merveilleux qui couvait en moi.
Ce matin-là, jour de shabbat, j’avais accompagné les miens à la synagogue. Je m’étais installé au milieu d’une rangée de bancs avec mes frères et Clophas, celui que j’avais appris à appeler mon père même si je restais pour chacun le fils de Joseph, trop tôt disparu. Ma mère et mes sœurs s’étaient assises du côté de l’entrée, juste devant les familles les plus pauvres des environs. Le petit Jude, sur les genoux de Clophas, avait grimacé en humant le parfum de l’eau de menthe répandue sur le sol pour purifier l’air. Même aujourd’hui, Jude continue à être sensible à toutes ces essences dont raffole notre peuple…
J’aimais d’ordinaire le temps de la synagogue et de ses lectures des Livres saints, le doux rituel de la mise en place, l’union des voix à chaque fin de prière. J’aimais moins les discussions houleuses qui s’ensuivaient et les insultes proférées invariablement, mais la découverte des Prophètes dont à chaque fois le premier lecteur nous offrait un extrait me consolait de bien des vides en moi.
Ce matin-là cependant, le temps de la synagogue avait été différent. Le ton précis, mais monotone, du rabbin Ananie ne m’avait pas surpris. Ce qui m’avait troublé, c’était l’intervention du prêtre venu commenter un passage d’Isaïe, les regards dédaigneux qu’il n’avait cessé de jeter sur l’assemblée. Nous ne le connaissions pas. D’après les bavardages entendus avant de pénétrer dans la salle, il arrivait de Béthanie. Tandis qu’il parlait, m’étaient revenues des images de nos déplacements à Jérusalem, des harangues des docteurs de la Loi ; je n’avais jamais été frappé par cette vérité qui s’était subitement fait jour en moi : il y avait ceux qui savaient... et les autres, la masse des autres, les Am-ha-arets, les gens du commun, méprisés parce que sans conscience comme je l’entendrais affirmer plus tard.
J’avais l’esprit étrangement chagrin en quittant la synagogue. Après m’être hâtivement rempli le ventre de cercles de pains d’orge et de figues, bu un peu de lait caillé, j’avais abandonné les miens à leur inactivité du shabbat. La Loi m’interdisait de m’éloigner de plus de deux mille coudées de chez moi en ce jour du Seigneur, mais pour la première fois j’avais désobéi, impatient de me retrouver seul, de confronter mon regard à la horde de nuages en train de s’amonceler au loin. Dans quelques semaines, la saison des pluies serait installée, mon paysage gagnerait encore en verdeur et les cieux noieraient alors mon cœur de nouvelles interrogations.
Avant de commencer à grimper, je m’étais retourné afin de vérifier si je n’étais pas suivi. Aux pieds du cyprès noir qui gardait l’entrée de notre maison, Jacques jouait avec mes sœurs. Sans rien dire, assises l’une à côté de l’autre contre la meule de pierre, elles regardaient notre frère s’appliquer à lancer un vieux noyau d’abricot avant de le rattraper sur le dos de la main. Elles se faisaient discrètes pour ne pas perturber son jeu. Je m’imaginais sans peine ses traits d’enfant sérieux. J’admirais la maturité de Jacques, sa capacité à assimiler les textes, mais son obsession des forces maléfiques qu’il voyait partout et l’âpreté avec laquelle il observait la Loi m’agaçaient. En grandissant, et malgré mon invitation à partager une vision supérieure du monde, une part de lui-même ne se déferait pas de cette rigueur de pensée.
J’avais délaissé sur un soupir mon frère et mes sœurs pour glisser mon regard à travers l’unique ouverture de notre maison. J’avais aperçu la brève lueur provenant des becs de la lampe à l’intérieur desquels ma mère avait mis à brûler de l’huile au début du shabbat. Mon père devait se trouver chez l’un de nos voisins en train de discuter de l’avancée du nouveau chantier lancé par le tétrarque Antipas à Sepphoris. Avec deux autres artisans du village, il participait à l’embellissement de la cité. Le chantier faisait oublier pour un temps des problèmes plus graves que je saisissais parfois au détour d’une conversation avant qu’ils ne soient tus à mon approche. Les adultes préféraient garder pour eux les histoires d’attaques et de soulèvements qui inquiétaient et exaltaient tour à tour les esprits et dont finalement ils se détournaient afin que ce qu’ils pensaient être un incurable malheur ne les empêche pas de vivre.
J’avais entendu raconter des choses terribles du temps de ma naissance : des corps suppliciés et pendus sur le bois, des lamentations, des larmes et des anathèmes, mais jamais encore je n’avais été amené à assister au spectacle d’une colère régicide. Pas encore… Entre faux prophètes et faux rois, le peuple s’étiolait. Il y avait ceux qui l’acceptaient et ceux qui proclamaient haut et fort que seul Dieu pouvait les gouverner. Parmi ceux-là, il y en avait pour qui le sang devait être versé. Ces histoires d’attaques et de soulèvements me révoltaient. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les hommes orientaient toujours leur cœur de façon que leurs actes mûrissent du côté de l’ivraie. Le mal, la violence comme pain quotidien ; les hommes m’étaient encore un mystère…
J’allais reprendre mon chemin lorsque ma mère était apparue sur le seuil du logis. Sa tête se balançait doucement sous la mésusah accrochée au linteau de la porte. Elle devait psalmodier l’un de ces cantiques qu’elle me chantonnait à l’oreille quand j’étais plus petit et que l’heure était venue de m’allonger sur ma natte. Elle avait ôté son voile, un filet assorti de cordons et de nœuds soutenait sa lourde chevelure qu’elle s’était mise à teindre depuis peu. Je savais où elle allait diriger ses pas. Il est plus facile au septième jour de se montrer humain avec les bêtes qu’avec les hommes. Elle allait délier notre âne de sa mangeoire pour le mener à l’abreuvoir avant de s’épancher de nouveau au-dessus du foyer pour la préparation du repas.
Malgré la distance à laquelle je me tenais, ma mère m’avait reconnu. Elle m’avait offert l’un de ces sourires que seuls les êtres aimants savent donner. Un sourire doux et triste à la fois, qui avait semblé vouloir dire : « Mais où cours-tu comme cela encore mon fils ? » J’avais frémi, peut-être à cause d’une fraîcheur soudaine ou de ce sourire justement qui ne souhaitait pas s’imposer, qui ne cherchait pas à recueillir mes secrets. Ma mère était bien jeune encore et pourtant je la trouvais vieillie. Quand elle faisait ses ablutions, je suivais le mouvement de ses mains et je voyais les cals au creux de ses paumes. Ses lèvres s’affaissaient quand elle était à l’ouvrage. La vie l’avait heurtée, la passion l’avait délaissée ; seule son devoir d’épouse et de mère demeurait, fidèle à son rôle.
J’avais lentement hoché la tête pour lui signifier un retour de tendresse, avais plissé les yeux pour me protéger d’un rayon échappé d’un nuage m’étais rapidement détourné pour grimper la colline. Là-haut une lumière blanche accentuait chaque détail, me projetant d’autorité dans des contrées familières. J’étais ailleurs déjà, détaché du royaume de la terre, prêt à écouter les murmures du vent.
« Et toutes les visions sont devenues pour vous comme les mots d'un livre scellé que l'on remet à quelqu'un qui sait lire en disant : - Lis donc cela. Mais il répond : - Je ne puis, car il est scellé. »
Je m’imprégnais de la parole d’Isaïe telle que le rabbin l’avait récitée quand j’avais perçu un cri venant de la vallée et puis des bribes de voix plus prononcées que d’habitude. Au-dessus de moi, le ciel devenait lourd. Je m’étais levé pour essayer de voir ce qui se passait plus bas. Le vent avait giflé mon visage, effleuré de son souffle froid le croissant au cuivre verdi que je portais au cou. Devant l’un des silos à grains, un attroupement se formait.
Cela avait-il été simplement la curiosité ou une espèce d’appel qui avait résonné en moi, le vague aperçu d’une silhouette tragique ; sans plus réfléchir, j’avais relevé ma tunique et m’étais précipité en bas de la colline. Peu avant les silos, je m’étais arrêté pour ralentir les battements de mon cœur. Un homme s’était retourné. Il avait la barbe bien fournie, mais le front assez dégarni pour subir continuellement les moqueries des plus jeunes du village. Michée avait été le seul à m’avoir entendu, il avait l’oreille sûre de ceux habitués à se méfier de tous. Même si l’homme avait le verbe rare, je l’aimais bien Michée. Il avait le don de transformer les épines en roses ; il choyait si bien ses vergers qu’ils abritaient les plus beaux pieds de vigne, les grenades les plus juteuses de la région. Comment ne pas aimer un homme qui avait l’honneur d’être couvé par l’œil du Seigneur ? En me voyant, le fermier s’était approché. Je n’avais aperçu derrière lui qu’une masse colorée. Michée avait émis un signe comme pour me dire que je ferais mieux de rebrousser chemin, qu’il n’y avait là rien d’important ; je n’en avais pas tenu compte. Une chaleur commençait à enflammer le bas de ma jambe.
Michée avait maugréé :
- Il s’en remettra vite, mais si j’étais son père…
Je n’avais pas attendu plus longtemps et m’étais faufilé parmi les ombres qui ne paraissaient que faire de leur présence en ce lieu. J’avais vu Clophas hocher la tête aux paroles du prêtre qui m’avait tant marqué à la synagogue. J’avais vu Gédéon, le fils du cueilleur de miel, à demi appuyé contre la pierre, sa longue chemise retroussée sur ses genoux, les courroies d’une de ses sandales, délassées. Il était de la même année que mon frère Jacques et j’avais bien vu à ses lèvres serrées et tremblantes qu’il se retenait de pleurer. Un voile sombre couvrait la lumière brune de ses yeux. Sa mère était agenouillée à ses côtés, une main posée sur son épaule, elle écoutait en baissant la tête les discussions des hommes derrière elle. Une voix familière avait soudain recouvert la multitude de chuchotements alentours. Ma mère… Elle m’avait rejoint sans que je ne m’en sois aperçu. Sans doute était-elle là depuis plus longtemps que moi.
- Je vais faire frire des beignets de farine et tu les apporteras à Gédéon, Yéshoua.
J’avais haussé un sourcil, je ne comprenais pas où elle voulait en venir.
- Ne vont-ils pas le ramener chez lui ?
- Aurais-tu donc oublié que c’est shabbat aujourd’hui mon fils ? Nous ne secourons pas en ce jour. Gédéon aurait dû faire davantage attention.
- Mais ce n’est qu’un enfant !
Ma mère m’avait tendrement caressé les cheveux en m’adressant de nouveau l’un de ses sourires.
- Si notre Seigneur a voulu que nous chômions le septième jour…
J’avais énergiquement secoué la tête, il est des cœurs qui peuvent ne pas être d’accord.
- Ne veut-il pas que nous prenions d’abord soin les uns des autres ? !
Et je m’étais aussitôt élancé vers Gédéon.
- Yéshoua !, avais-je entendu dans mon dos.
Les conversations avaient immédiatement cessé. Le cercle d’hommes dominé par la figure du prêtre m’avait dévisagé, d’abord perplexe puis embarrassé pour certains, furieux pour d’autres. Clophas avait fait un pas en avant pour m’attraper le bras.
- Que fais-tu ?
Mon regard avait plongé dans celui de mon père à moitié dissimulé par des paupières exténuées. Le prêtre avait osé lui ordonner de me faire reculer. Je ne m’étais pas préoccupé de lui. Mes doigts étaient doucement venus se poser sur la main qui m’enserrait maintenant le poignet.
- Laisse-moi agir au nom de Dieu, père. Ensuite, tu diras mâran’atâ, notre Seigneur est venu.
Je ne savais pas ce qui m’avait poussé à dire cela. Je connaissais bien sûr la magie du Verbe, véritable force de vie, je la connaissais sans vraiment l’expliquer, mais pour la première fois je l’avais vérifiée sur un esprit autre. Dieu s’était abattu sur l’âme de mon père comme l’aigle sur les passereaux. La main de Clophas était retombée, je m’étais aussitôt incliné au-dessus de Gédéon et n’avais plus prêté attention à l’amertume des mots, à l’incrédulité des phrases qui avaient fondu sur nous. J’avais enveloppé le jeune garçon de ma bienveillance. L’onde de chaleur dans le bas de ma jambe s’était intensifiée, étendue à chacun de mes membres. Les émotions de Gédéon avaient déployé sur moi leur nasse : peur, inquiétude, espoir. J’avais fermé les yeux un instant, ne sachant comment les tenir à distance. Elles me rongeaient le cœur et c’était douloureux, aussi douloureux que la cheville blessée du jeune garçon.
Mon souffle était court, mon regard ne fléchirait pas.
- As-tu confiance en Dieu ?, avais-je demandé à Gédéon qui avait opiné en silence.
J’avais avancé ma main avec précaution, les yeux du garçon ne me quittaient pas. J’avais éprouvé un fourmillement au bout des doigts. Des ombres mauves avaient grignoté ma vision, un flot d’énergie s’était concentré dans ma main. J’avais soudain eu la certitude d’être sur le bon chemin, celui de la vérité et de la vie, qu’à travers moi la puissance de l’Éternel serait en mesure de s’exprimer. Gédéon avait gémi, sa souffrance était mienne. Je pouvais l’extirper pour la rejeter dans les abîmes du val d’Hinnom.
Une éternité était passée, des minutes éphémères, et peu à peu la chaleur avait reflué de mes membres. Incliné au-dessus de Gédéon, j’avais fini par ne plus rien sentir. J’avais eu de nouveau conscience de mon corps, j’étais de nouveau dans mon village. Gédéon était venu à Dieu par mon intermédiaire, j’étais heureux de lui avoir apporté la consolation. Je m’étais alors redressé et dans l’expression courroucée du prêtre qui me faisait face, j’avais vu que mon visage respirait la béatitude. Les chuchotements s’étaient tus. Je n’étais pas resté plus longtemps, j’avais fendu la foule pour m’en retourner, bien fatigué soudain. J’avais entendu Gédéon s’exclamer qu’il n’avait plus mal, sa mère louer le Seigneur. J’avais entendu des sons de gorge se répercuter le long des silos. Je m’étais mis à marcher d’un pas lent que j’aurais aimé plus léger. J’avais besoin de me reposer tout à coup, de me mettre à l’écart.
J’étais si jeune encore. J’avais neuf ans, l’âge de raison pour bien peu d’enfants. Un âne avait lancé un braiment déchirant. L’heure de la prière approchait. Le gris du ciel descendait sur la campagne et pourtant il faisait clair dans mon cœur. Je savais à présent que j’étais différent, la grandeur de Dieu m’était apparue ; il venait de me révéler à moi-même. Que ta volonté soit faite, avais-je alors balbutié, ivre d’une joie qui consumerait les remarques à venir. Comment aurais-je pu savoir à ce moment-là que des années plus tard, je me voudrais sa voix en ce monde ; ma phase d’éveil ne faisait que commencer.
Seul contre le monde, empli de ta lumière
J’ai encore contre ma joue le froid de ces années perdues et qui m’ont construit. Elles sont comme un bruissement d’images, tenaces, qu’il me faudrait ordonner dans les niches de mon cœur. Mais maintenant où en suis-je ? … Retour au désert, à ces tempêtes qui se sont déchaînées dans mes viscères. J’ai vu un lac de feu bouillonnant et au-dessus l’arc imparfait d’esprits en suspens. J’ai eu l’effet d’une apparition improbable, femme en chair, femme offerte qui semblait avoir la peau aussi douce que celle de ma cousine Lysia, les lèvres aussi brûlantes que celles de Tabitha aux yeux de gazelle, mais l’apparition avait en elle de vénéneux paradis. J’ai senti sa respiration contre ma bouche, ses soupirs dans mon cou. J’aurais pu approcher le beau visage de cet ange noir, l’attirer à moi pour m’unir à cette beauté si parfaite, impudique. Mais malgré mon désir, je lui ai crié de s’en aller, je l’ai désavouée. Elle n’était pas vraie, je n’étais pas fou. Et je me suis détourné. Comme par dédain, ou par crainte peut-être, de replonger dans des étreintes imaginées et puis vécues qui m’avaient un temps transporté, asservi. Des étreintes qui ne seront pas meilleures que le vin. Je ne la baiserai pas des baisers de sa bouche. Poème des poèmes, elle demeurera une ode, un rêve. J’ai fini par la voir avec des yeux de sage et le visage de la lumineuse Méira a remplacé celui de l’ange noir, ma fébrilité s’est muée en une adhérence absolue pour le chant de l’univers.
Sans la sensation de ta perfection, abbâ, je n’atteindrais pas aujourd’hui tes sphères sublimes, mon corps resterait lié à des désunions et des soifs impossibles à apaiser. J’ai dû flageller mon esprit pour dominer mes instincts, mais dans cette dureté envers moi-même, j’ai trouvé ma dignité ; ce privilège-là, je le préserverai.
C’est ainsi, le désert me sauve. Dieu me sauve. Pendant ces derniers jours, j’ai senti sur mon front une haleine putride. Satan, le Mauvais, s’est glissé dans mes veines ; il a tenté de me dérouter, de m’écarter d’Elôhîm. Le vent produisait des sons confus, l’air parlait, des voix basses et sifflantes, insinuantes. Le vent était belliqueux et cruel. J’ai goûté à des pains qui semblaient si bruns, si chauds, mais au cœur dur et froid. J’ai roulé sous des pierres qui se sont révélées bien friables, des glissements de terrain ont eu lieu tout près de mon trou et puis après tant d’incertitudes, tant de questionnements, je me suis relevé, affranchi des séductions de ce monde et de ses menaces.
Mon Père vit en moi, je serai fort pour lui ; je supporterai les périls à venir. La mort ne sera rien, j’existerai par son souffle. Il y a tellement de brebis à qui montrer comment bien vivre, à qui dire l’imminence de la fin, tant d’intentions véritables à restituer, de libertés à concevoir. Je le suivrai. J’ai dit. Je le suivrai.
J’ai trop essayé durant des années de vivre en accord avec mon monde, d’être, d’agir comme mon peuple. J’ai si longtemps observé l’ami qui taillait la pierre et équarrissait le bois, la femme qui puisait l’eau et l’homme aux champs. Devrai-je un jour être condamné pour cela ? Et leur apporterai-je véritablement le salut ou le chaos ? Le vent du désert ne m’a pas donné la réponse. Je fais confiance à celui qui est. Je vais révéler son essence divine ; il n’y a plus de vagues inspirations en moi. J’ai supporté les crampes, mes pensées qui s’effondraient, mes yeux qui s’infectaient, ces muscles, ces nerfs transis de froid. Et le temps qui n’en finissait plus de s’écouler. J’ai tracé chaque jour dans le sol les mots de ma foi. Chaque jour, je les ai effacés et réécrits en me les répétant à mi-voix : cieux, éternité, source, vérité, compassion…, comme une litanie, fiévreusement, pour ne pas faiblir. Et mon trou est devenu temple sacré, uniquement fermé de colonnes de poussière brouillonne. J’ai suivi mon chemin, ma vérité, ma vie. L’esprit a dominé la chair. L’humilité sera dorénavant le bâton sur lequel je vais m’appuyer. L’amour sera mon seul dessein.
Autour de Jéricho, les blés et les orges n’ont pas encore commencé à blondir, je vais me couler dans l’éclat de leur renaissance à venir. Cette nuit, j’ai attendu l’aube assis à l’entrée de ma grotte. Je n’ai pas obstrué son entrée de buissons d’herbes sèches pour me protéger des serpents qui rôdent parfois sur la falaise. Quarante marques tracées au charbon sur la paroi, quarantième jour d’isolement sans céder à la souffrance, à la tentation, à l’abandon. J’ai prêté l’oreille aux exclamations du désert, percé les zones franches où s’était déployé mon imaginaire. Et j’ai chassé de mon visage les mouches que les glaires de mon nez attiraient, secoué les poux de mes vêtements. Je n’avais plus peur, j’étais en paix. Shelâm, ai-je croassé d’une voix abîmée par mon mutisme de ces dernières semaines. Salut à ce nouvel être en devenir, à la présence impalpable de Dieu qui introduit en moi un sentiment d’accomplissement.
J’ai observé l’aurore surgir d’un coup du mont Nébo, ce mont sacré où Moïse avait contemplé la terre promise avant de mourir et devant cet horizon de feu, j’ai pleuré. De bonheur, de soulagement. J’ai réussi, Seigneur. J’ai réussi à arracher la sensualité, l’orgueil, la volonté de puissance, tous ces piquants de mon cœur. J’ai résisté à l’épreuve durant ces quarante jours qui sont dans la continuité de l’histoire de mon peuple. Quarante, autant que le déluge, que le voyage du prophète Élie pour entendre la voix de Dieu dans la brise légère du mont Carmel. Autant que le séjour de Moïse sur le mont Sinaï où la Loi lui avait été confiée.
Je me suis laissé porter sur les rives de la mort, j’ai lacéré mon corps de mauvaises pensées, entendu les imprécations des nuages, mon coeur s’est ralenti, la fièvre m’a brûlé et finalement je me suis envolé.
À tes côtés, abbâ.
L’aigle me montre le chemin à accomplir. Il est un point, là-bas, qui tournoie au-dessus des terres ancestrales ; la voie de l’aigle est au ciel. Le royaume de Dieu m’attend, et sa folle espérance. Le courage m’est revenu. C’était de courage dont je manquais. Face à l’adversité, l’homme que j’étais n’aurait pas tenu. Il fallait que je sois davantage qu’homme, instrument de Dieu, fils de Dieu. Dieu fait homme.
Je suis en droit de sourire à présent de cet état de grandeur. Je sens la sécheresse de l’air, immobile, qui me colle à la peau. J’ai bien maigri en ces jours de recueillement et cependant je n’éprouve aucune faiblesse. Les fruits secs que j’avais pris soin d’emporter, les sauterelles attrapées sans excès m’ont suffi. Elôhîm ne m’a t’il pas permis de confire leurs cuisses dans du miel sauvage ?
Le troisième jour de ma quarantaine, une abeille s’est présentée à l’entrée de mon trou ; je l’ai suivie. Il m’a fallu de la patience, mais elle a fini par rejoindre les siennes. Le nid était accroché aux branches d’un tamaris qui avait planté ses racines dans une mare d’eau croupie. J’ai ramassé des brindilles sèches que j’ai entassées au pied de l’arbuste et à l’aide de deux pierres plates, j’ai enfumé l’essaim. Un jour, dans une autre vie, un berger m’avait ainsi appris à allumer un feu. Je n’étais plus alors un naggar, un maître menuisier comme mon père avait voulu que je sois, je n’étais qu’un Juif errant. Et aujourd’hui, je bénis l’Éternel de m’avoir mené sur des terres que je ne connaissais pas. Sur les traces des abeilles, des dards ont laissé leur marque sur mes bras, mais une fois enduits de miel, les élancements se sont vite atténués. Depuis Alexandrie et le drame advenu à Méira, je sais qu’un jeûne prolongé est néfaste pour le corps. Il est bon de prendre soin de lui comme l’âme qui traverse de lointaines contrées prend soin de son chameau, dans une juste mesure. Je n’aurais pas voulu ressembler à ces ermites que j’ai eu l’occasion d’apercevoir au cours de mes voyages, à la peau jaune et craquante comme celles des cafards. J’en ai vu des regards vidés de vie et des corps devenir ulcères ! Le palais qui se soude, les os qui craquent, les gencives qui saignent, la peau qui se durcit et se dessèche, les dents qui se déchaussent ne m’auraient pas placé à la droite de Dieu. La douleur m’aurait emporté avant, égarant mon esprit et je n’aurais pas été en paix avant le Grand Commencement.
Seuls les chants qui me restaient de l’époque où j’avais vécu chez les Thérapeutes, seules les prières issues de mon cœur m’unissaient à Elôhîm. Le soir, mes respirations devenaient invocations. Elles me séparaient de mes conflits et de mes désirs en emplissant mon être d’une splendeur absolue. Le reste du temps, je m’interrogeais, observais les marques de l’Éternel jusqu’au-delà des limites de mon précipice. Et je dormais souvent, des périodes plus ou moins longues qui ne tenaient pas compte du sommeil de la terre. Le désert m’aura bien accueilli. En cette saison, les rares orages transforment très vite les rochers incurvés en citernes naturelles. Je n’ai pas eu à aller chercher bien loin ces modestes points d’eau, la générosité de mon Père a été sans égale.
Je ne me déplaçais pas en journée afin d’éviter de rencontrer d’autres reclus, de ces voyageurs qui se retirent un temps dans les collines cuivrées pour faire pénitence, se punir de leurs vanités. Je sortais juste avant que le soleil n’émerge brusquement de l’horizon. Le vrai danger résidait dans les éboulis. J’avançais avec précaution, à l’affût, telles ces bêtes sauvages dont je flairais toujours l’odeur à l’avance comme si ma quarantaine avait aiguisé mes sens. Et les jours où mes inspirations se faisaient visions, où des courants glacés parcouraient mon âme, incapable alors de m’extraire de mon trou, je faisais reculer la soif en mettant un caillou sous ma langue.
Mais aujourd’hui, au quarantième jour de mon isolement, j’ai faim de nourriture plus solide ; la communauté des esséniens m’offrira de ses galettes aux graines germées. Je devrais arriver à l’oasis d’Engaddi aux alentours de la cinquième heure pour profiter du bain de purification. J’ai besoin de me défaire des stigmates de ma retraite avant de me présenter à Jean, de soigner l’inflammation de mes yeux, de me débarrasser de cette poussière de roche qui n’a cessé de me démanger.
Je contemple une dernière fois en contrebas la plaine de sel qui se perd dans la cuvette de la mer Salée, les vapeurs bleuâtres et fantomatiques qui flottent au-dessus des eaux et plus loin le mince fil d’argent du Jourdain et ses rubans de verdure. Le pressentiment de la beauté est dans cette immensité que semble vouloir absorber l’éther.
Là-haut, l’aigle est revenu, il brise d’un cri perçant le calme qui m’entoure. Il est temps pour moi de revenir parmi les hommes, de devenir l’Inspiré auquel Dieu m’a préparé depuis ma venue en ce monde. Le désert m’a transmis sa force, j’ai baissé mes paupières sur ma peur ; fasse que le Mauvais ne me tente plus. J’essuie la poussière de mes sandales sur ma tunique et les enfile, ajuste mon turban sous mon menton ; le soleil frappe sans rage les terres arides de Judée. Je ne me sens plus ni si sale, ni si las. Je vais passer à Qumrân avant d’appeler à moi les pécheurs de ce monde. Prendre mon bâton puis me laver le corps et l’esprit. Quinze ans plus tôt, Jephté était l’intendant de la communauté, je sais qu’il m’accueillera comme autrefois il m’a accueilli. En sa compagnie, une résonance aura lieu.