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Pour celles et ceux qui auraient envie de découvrir le sujet du roman sur lequel je travaille actuellement, en voici les toutes premières pages.
Pour le résumer brièvement, l'histoire se déroule à la fin du 3ème siècle, à l'époque appelée Bas-Empire, sous le règne de Dioclétien. Il va s'articuler autour de plusieurs personnages, historiques et fictifs, amenés à vivre des fortunes diverses, entre Rome et la Gaule. Fortunae, puisque tel sera probalement le titre de mon ouvrage, devrait être un pur roman d'aventure, un voyage comme je les aime, dans le temps et l'espace et qui va notamment nous faire découvrir un épisode très peu connu de nos ancêtres les Gaulois, celui des Bagaudes qui se sont rebellés contre le pouvoir suprême, jusqu'à faire trembler celui-ci.
Bien évidemment, le début qui suit n'est qu'un premier jet. Des corrections seront apportées ultérieurement. Bonne lecture à vous.
PERSONNAGES PRINCIPAUX
Par ordre d’apparition
Albius Flaccus Ravilla
Vestorius Flaccus Calvus, oncle d’Albius
Dioclès, futur Dioclétien ®
Maximien, futur Maximien Hercule ®
Numérien, empereur en charge des provinces orientales de Rome ®
Arrius Aper, beau-père de Numérien ®
Svenhild, esclave funambule, nièce du roi franc Gennobaud
Myrmex, nain acrobate
Atuo, porcher gaulois, et Bagaude
Brannogenos, le fils du corbeau
Mélissa, épouse d’Atuo
Phoetis, prostituée
Kaeso, barbier
Titus Volusianus Tertius, sénateur romain
Eulampios, homme de main du sénateur
Aleydis Volusiana, fille du sénateur
La Lygienne, servante d’Aleydis
Galla, intendant du domaine
Metellius Clodius, ingénieur
Yarhai Malikû, irénarque de Palmyre
Manlius Roscius Murena, questeur
Eutropia, épouse de Maximien ®
Élien et Amandus, chefs des Bagaudes ®
Torpnos, lieutenant d’Élien
Grégorius, juriste d’État ®
Eumène, secrétaire d’État ®
Délia/Sucasses, fille adoptive d’Atuo
Domna Annia, épouse du procurateur des comptes Manathus Taurus
Prisca, épouse de Dioclétien ®
Sebastianus, futur saint Sébastien ®
Johhanka, Bagaude
Le signe ® indique que ces personnages ont réellement existé.
Partie I
Depuis des temps immémoriaux, la parque Decima ne se lasse pas de disposer le fil sur le fuseau des destinées humaines. De ses amours avec Jupiter, le meilleur, le plus grand, ne pouvait naître qu’une reine au cœur inconstant.
« À toi donc, Fors Fortuna, déesse Fortune qui fais trembler les empereurs sous leur pourpre et s’incliner devant ton front d’airain des nations toutes entières, le droit de changer en deuil d’éminents triomphes ou d’élever des mortels de la condition la plus humble aux plus hautes gloires. »
*
Rome, an 1 des très nobles Seigneurs Carin et Numérien Augustes,
le ante diem XIV Kalendas Apriles.
19 mars de l’année 284 sous le règne des empereurs Carin et Numérien.
La rumeur de la plèbe ne se fait plus entendre, le jour et son dôme de nuages gris s’est évaporé ; il n’est plus question de lumière et de vie dans les entrailles de la ville sacrée. Le monde est noir, cerné par une puanteur sans nom. Noir et brumeux comme les marais du Styx. Que dissimule-t-il ? Un peuple de misère, des charognes soumises à l’appétit des rats. Le jeune Albius n’aurait pas dû s’aventurer dans la Cloaca Maxima, il n’aurait jamais dû croire que son oncle pût avoir échoué là.
Il défaille, l’odeur est insupportable, se plie en deux pour vomir sa répugnance, ce qui éteint aussitôt la chandelle de sa lanterne. Lorsqu’il se redresse, les ténèbres lui font pousser un geignement qui se répercute sous les hautes voûtes de pierre. En tâtonnant, il réussit à trouver dans la bourse de cuir qu’il porte en bandoulière une allumette soufrée qu’il allume en la frottant contre le silex rangé dans son briquet de cuivre. Il l’avance vers la mèche de sa chandelle. Un soupir de soulagement lui échappe. La lueur qu’elle dispense est maigre et néanmoins suffisante pour lui permettre d’avancer sans crainte de frôler l’un des sales rongeurs qui infestent les lieux.
Le clapotement de l’eau chargée d’immondices contre le rebord maçonné atténue si peu le silence opressant. Albius Flaccus Ravilla se retourne un instant pour regarder les marches qu’il vient de descendre. Luisantes d’humidité comme l’air qu’il respire. Il peut encore faire demi-tour, remonter à la surface, pousser discrètement la grille qui s’ouvre sur le Grand Forum et embrasser de l’œil les colonnes monumentales non gâtées par l’incendie qui a ravagé la Curie un an plus tôt avant de se fondre parmi les mendiants et les ivrognes, les porteurs de mauvaises nouvelles et les joueurs d’osselets. Il peut encore aller s’oublier entre les cuisses d’une putain avant de rejoindre l’atelier où patientent les blocs de verre brut qu’il est allé récupérer la veille sur les quais du port. Il peut encore agir de la sorte, mettre à chauffer le four, tailler, souffler à un fragment d’alliage en fusion la promesse d’une forme appelée à contenir parfums et onguents, mais qu’adviendra-t-il de lui sans son oncle Vestorius à ses côtés ?
Il doit savoir si le maître verrier a réellement rejoint les mânes de leurs ancêtres. N’est-ce pas ce qu’a suggéré le tavernier auprès duquel l’artisan prend habituellement ses paris ? Le Thrace suit de près les affaires de ses clients et Vestorius ne s’est pas comporté selon lui comme attendu. Des messages ont été adressés aux comptoirs de la rue des Argentiers, l’un des ostracons est revenu marqué d’une funeste lune noire.
« Par Poros, à quel expédient as-tu été conduit, mon oncle ? »
Albius resserre les doigts sur le bâton dont il a pris soin de se munir. Il ne s’habituera pas à l’âcreté des lieux, elle lui picote les yeux, le fait haleter, mais après une nuit de veille, il a pris sa décision et il s’y tiendra. Cinq fois le soleil a point à sa méridienne sans que son oncle ne réapparaisse. Cinq jours à attendre dans l’inquiétude, avec le pressentiment d’un bouleversement à venir. Il semble bien cette fois que les usuriers de Vestorius aient perdu patience. Les Flaccus possèdent si peu à présent ! Une poignée de coupes cotelées, marbrées, quelque aryballe rubannée d’or et sinon…
Le jeune Romain se fige. La clarté vacillante de sa lanterne ne lui a pas permis de l’apercevoir plus tôt, mais un corps boursouflé est étendu à dix coudées de lui. Les yeux gris pâles se plissent, le fin visage se tord. Sans même s’approcher, il devine que le corps n’est plus qu’un cadavre ; l’odeur de putréfaction qui s’en dégage ne laisse planer aucun doute. Combien de victimes abandonnées ainsi dans le ventre de Rome sont enlevées chaque jour par les esclaves chargés de l’entretien des égoûts ?
Albius avance d’un pas, les jambes tremblantes ; les rats sont déjà à l’œuvre. La nausée s’invite de nouveau en lui, il a un hoquet, place vivement une main devant sa bouche avant d’expirer longuement, à petits coups hachés. Il ne tiendra pas longtemps dans ce gloaque. Le silence est affreux, un silence comme il n’en a jamais connu : de nuit comme de jour, la ville sacrée est tumultueuse.
Pourquoi faut-il que Vestorius se soit rendu à la fête des Équirria ? Sur combien de chevaux a-t-il encore trouvé le moyen de parier ? Ah, cette rage à manier ses monnaies de bronze et d’argent ! Elle l’a perdu de réputation, a fini par lasser la Chance. Et maintenant…
Le froid glacial de l’endroit tombe sur le cœur d’Albius. Il resserre les pans de son manteau sur sa tunique aux emmanchures rapiécées, remonte son ample capuche sur ses courts cheveux noirs si précocement nuancés d’une mèche grisée et se dirige vers le cadavre. Mais des prunelles d’or surgissent brusquement de l’obscurité, faisant aussitôt s’éparpiller les rats. Albius retient son souffle, les prunelles obliquent, il aperçoit subrepticement une robe couleur brune au ras du sol avant de percevoir un couinement aigu. Une belette en chasse, les ruelles de Rome ne leur suffisent donc pas… Il n’attend pas, se précipite au-dessus de la dépouille de l’homme, dégage son visage du bout de sa chaussure de cuir souple. Le bas de sa face a disparu, des lambeaux de chair arrachée, mais les furoncles qui pointent sur son front n’ont rien de commun avec son oncle.
L’envie de fuir le reprend. Pourtant le Thrace a affirmé qu’après avoir été roué de coups, Vestorius a été jeté là deux nuits plus tôt, nécessairement là, quelque part dans ce boyau putride. Albius jette un œil à sa lanterne, la mèche de la chandelle se consume doucement. Depuis le jour où il a rasé son premier duvet, il vit dans la peur d’un moment pareil à celui-ci. Et sa peur l’a rendu lâche. Lâche comme ces millions d’âmes libres ou serviles qui susurrent « Ne nous abandonne pas ! » à un empire revenu aux origines du monde, quand l’univers entier n’était que chaos.
Albius en atteste Jupiter, il n’en sera plus de même pour lui. Les cinq années qui viennent de passer l’ont tenu au secret, il en a perdu le goût de sa ville et de ses fantaisies. Son aire de vie s’est peu à peu restreinte au seul quartier de l’Aventin où ils logent. Mais même si la pauvreté et la mort sont peu de choses sur cette terre gouvernée par les puissances d’en-haut, il ne fuira plus, Vestorius ne lui laisse pas le choix.
Les doigts qui serrent le bâton à s’en blanchir les jointures relachent leur prise, les yeux de cendre prennent un étrange éclat vitreux. Sans un dernier regard au cadavre, Albius s’enfonce plus avant dans les ténèbres.
Dans les régions semi-arides
de Mésopotamie…
Au ras de l’horizon flotte le draco. Le corps ondulant du monstre dragon est entouré d’une multitude de bêtes de métal dominées par l’aigle impérial. Les hampes des enseignes proclament l’honneur de Rome. Torques, disques de bronze, bracelets et couronnes serrées entre des griffes puissantes sont brandis haut vers le firmament.
L’armée s’en revient sans avoir combattu. Une vague humaine piquetée de lames d’acier et de cuirasses couleur argent, une déferlante de chevaux caparaçonnés qui piétinent le champ de poussière. Tandis que Carin règne sur les provinces occidentales de l’Empire depuis l’enceinte de Rome, son frère Numérien ramène les troupes dont son père Carus s’était entouré avant sa mort pour soumettre le roi perse à la souveraineté du prince et assurer des frontières sûres du côté de l’Euphrate.
Mais cette lutte rappellait celle de Sisyphe condamné à pousser sans fin son rocher : les augures avaient averti l’empereur Carus que le Perse plierait sous son joug, mais qu’il ne lui faudrait pas aller au-delà de la ville de Ctésiphon sur les rives du Tigre pour asseoir son succès ; il ne les a pas écoutés et après une campagne durant laquelle son ennemi s’est montré insaisissable, il s’est enfoncé dans le territoire perse et a été frappé par la foudre.
Sa mort a signifié pour Numérien la fin de la guerre, elle n’est pas terminée pourtant ; les trompettes sonneront d’ici peu la charge. Tel est l’ordre des choses en cette ère décadente. Depuis longtemps les maîtres du monde n’ont plus de repos ; la Paix et la Concorde se tiennent loin des hommes, comme désespérées de ne plus les voir les prier.
Ni Carin, ni Numérien ne changeront ce qui est. Carin est un hardi rejeton de la lignée la plus perverse de Rome, déjà corrompu par le pouvoir. Numérien mériterait de gouverner à une époque plus heureuse, une époque où les vers trancheraient plus sûrement que les glaives.
À peine ceint de la couronne radiée, des cœurs ambitieux chuchotent déjà à son oreille et occultent habilement son autorité. Mais les forces en présence sont à l’image de leur armée, incapables de demeurer longtemps sans proclamer leur vaillance. Elles dévoileront leurs prétentions dès que les premières ombres flétriront le ciel.
*
L’œil de l’Illyrien Dioclès, comte des Domestiques, se fixe soudain avec une froide acuité sur le socle de roche brune se dressant devant l’armée de Numérien. Un passage étroit s’ouvre entre deux précipices.
- Nobilissime César…
Bien que l’œil de Dioclès ne se soit pas détourné de la falaise, celui-ci soupçonna que le titre bassement prononcé à l’attention de son Auguste n’a pas eu l’effet escompté. Il reprend, une octave au-dessus :
- Nous devrions faire halte en ces lieux pour la nuit, Seigneur.
L’empereur sursaute, comme subitement ramené à la réalité, et tire sur les rênes de son cheval. La fière monture, le front orné d’un croissant porté en amulette, une bande de cuir formée de phalères pourprées lui battant le poitrail, s’arrête aussitôt comme ne faisant qu’une avec le corps de son cavalier.
- Halte ! ordonne l’aide de camp de Dioclès.
L’ordre se répercute d’une cohorte à l’autre. Cavaliers et soldats d’infanterie s’immobilisent. L’Africus au souffle chaud fait claquer les étendards et voleter mille grains de terre imperceptibles qui criblent de leurs piqûres chaque pouce de peau offert à sa charge. L’espace d’un bref instant, le temps paraît échapper à son maître Saturne, se contracter sur un infime murmure en train de retomber, celui des plaques métalliques finissant de s’entrechoquer de milliers de cuirasses. L’obéissance des troupes est belle à entendre. Et puis le cri d’un chacal au loin brise l’envoûtement.
Numérien examine avec étonnement la muraille de basalte qui se dresse dans l’étendue désertique comme poussée par une main malicieuse. Elle est dominée par l’une des innombrables tours de guet qui longeent la voie romaine. Les rayons du soleil heurtant la tête pyramidale d’un javelot semblent se muer en signaux codés. Un puits forme comme un massif pylone de pierre à l’entrée du défilé.
Tout au long des heures écoulées, l’esprit de Numérien a navigué en de riantes contrées couvertes de massifs de rosiers et de myrtes égayés par le chant et le ramage des oiseaux. Laissant le soin à Dioclès de conduire ses légions, Numérien s’est abstrait du soleil et de la soif à l’ombre de bosquets embaumés. Il n’a pas écouté son beau-père, le Préfet du Prétoire Arrius Aper, à chaque fois que celui-ci lui conseillait de se protéger du vent mauvais en prenant place dans sa litière. Il a préféré être attentif aux beautés de ses songes, étendues sur des lits d’asphodèles et qui célébraient son nom au gré de couplets d’une ravissante harmonie.
Cependant, comme Dioclès le lui rappelle une fois encore en ce jour, Numérien n’a pas été éduqué pour servir l’engeance des muses, mais celle des hommes.
- Tes soldats ont parcouru une longue étape, César, il est grand temps de leur donner du repos et cette barre rocheuse nous mettra à l’abri du vent.
- Par Hercule, Commandant, comment voulez-vous dresser le camp dans une gorge aussi étroite ? ! Nous ferions mieux de pousser jusqu’à la prochaine garnison.
- À plus de vingt milles encore ? !
L’homme qui vient de s’interposer entre le premier des officiers et son Auguste est un adversaire à la mesure de l’intelligence de l’Illyrien. Arrius Aper, aussi retors et sagace que Dioclès. Mais contrairement au Commandant, il ne sert pas la gloire de Rome, uniquement celle de son nom.
Tant de choses opposent les deux hommes…
Arrius Aper, praticien issu d’une famille qui ose s’affirmer descendante des compagnons de Romulus. Dioclès, fils d’affranchi, grandi à Dioclé, obscure cité de la côte illyrienne et citoyen romain par la grâce d’un édit qui concède, loué soit Caracalla !, la citoyenneté à tout homme libre de l’Empire.
Si l’un est le reflet d’une Rome archaïque, l’autre est à l’image d’une Rome encore à venir. Dioclès n’a de barbare que le lieu de sa naissance. Dès ses premières années, il s’est fondu dans la nation à laquelle il se voue désormais, s’accommodant des artifices de sa langue, adoptant le panthéon de ses divinités, étudiant la vie de ses plus fameux souverains.
Dioclès serait le plus fidèle serviteur de Numérien s’il pressentait en lui une âme forte et sublime, mais l’ombre d’Aper ne quitte pas celle de l’Auguste et au fur et à mesure de leur longue marche dans les hauts plateaux de Mésopotamie, le Commandant en est certain : l’influence du praticien grandit. Que se mêle-t-il à présent de ses décisions ?
À l’abri du socle brun, les hommes bénéficieront de la fraîcheur de la roche et le vent querelleur ne viendra pas agacer davantage les rougeurs de leur peau. Mais autre chose inquiète Aper…
- Que redoutes-tu ? finit par asséner Dioclès sans chercher à masquer son agacement. Nos éclaireurs me l’ont affirmé, nul insoumis du désert ne rode à la ronde.
Sa vigoureuse figure se fend d’un sourire narquois.
Crois-moi, Aper, seules les succubes dérangeront ton sommeil cette nuit.
Le rire de ses officiers résonna loin dans la steppe, faisant frémir les plus proches légions.
Les poings du préfet froissent la soie ornée de médaillons de sa dalmatique. Dans la fièvre du jour, ses orbites creuses semblent s’animer d’un étrange mouvement orangé. Son visage tressaille curieusement, les sourcils d’abord puis les lèvres. Dioclès n’est pas dupe. L’un d’eux est de trop et Arrius Aper ne tardera plus à manifester ouvertement sa colère. Il lui faudra le faire diligemment surveiller afin d’éviter tout accident regrettable, tout du moins concernant sa personne.
Car pour Numérien, ce n’est ni son obligeance, ni son amour de la poésie qui sauveront l’Empire de l’anarchie. Quand le préfet jugera que son gendre a suffisamment goûté au pouvoir suprême, ne cherchera-t-il pas à s’en accaparer les attributs ?
Aper adresse un signe de main au serviteur qui le suit de près à pied. Celui-ci s’avance pour l’aider à descendre. L’empereur observe tour à tour son beau-père et Dioclès. Une moue ennuyée plisse l’arc tendu de sa bouche jusqu’à ce que les doux mots du préfet à son oreille lui fassent pousser un soupir sans équivoque.
- Où en étions-nous déjà des Épigrammes de Martial ?
« D’où te vient cet air sombre, et quel sujet nouveau, quand tout nous rit à table, offusque ton cerveau ? »
Je me souviens à présent. J’aimerais que tu daignes me faire don de la suite de ta récitation, cher Numérien.
- Sois assuré, Arrius, que je serai ravi de poursuivre ton enseignement sitôt ma tente dressée.
Et songeant à part lui : « Pourquoi faut-il toujours que les cœurs les meilleurs se disputent l’amitié des princes ? », l’empereur saute lestement de sa monture. Deux géants roux se hâtent aussitôt à sa rencontre. Il les arrête d’un simple hochement de la tête, époussette sa tunique de pourpre et sur un nouveau soupir, lance à son Commandant :
- Fais comme tu l’entends, Dioclès.
Mais avant de s’éloigner, l’Auguste regarde l’homme droit dans les yeux. Une lueur farouche brille fugacement au fond de ses prunelles.
N’omets pas cependant de multiplier les veilleurs en haut du tertre. Et renvoie des éclaireurs en avant de notre route.
Dioclès s’incline du buste. Aucun muscle de son visage ne laisse percevoir le mépris qu’il ne peut s’empêcher soudain de ressentir. Numérien ne saura jamais que jouer au maître du monde. Dioclès pourrait lui donner des leçons de majesté, lui dire comment se faire aimer de ses hommes, mais avec Aper, pire qu’une sangsue, à coller constamment à son gendre, à le vider de son initiative… À quelle triste fin a-t-il l’intention de vouer son empereur ?
- Comment disposons-nous le camp ?
Le timbre égal de Maximien, le meilleur des officiers de Dioclès, ramène brutalement celui-ci aux exigences de la situation.
Le Commandant lève sur le légat un regard bleuté d’une clarté sans faille, passe un doigt dans sa barbe drue.
- Qu’en penses-tu, Maximien, ce désert de pierre ne défie-t-il pas tout bon sens ?
Le légat s’appuie des deux mains sur les cornes de bois de sa selle afin de se soulever légèrement et d’embrasser le paysage au-delà des silhouettes de ses cataphractaires. Les lourds cavaliers suent sous leur armure tissée de lames de fer et de cuir dur.
Il est évident que la raison romaine doit s’adapter à l’âpreté de ces hauts plateaux. Trois jours auparavant, ils ont quitté des épanchements de lave tourmentée pour un champ de caillasse recouvert par endroits d’un mince duvet verdoyant. La voie formée de blocs de basalte laisse maintenant place à un chemin où les pierres ont été écartées pour aplanir le tracé. La chaussée ne fait plus de détours pour rechercher entre les ramifications escarpées des étendues de roche plates, mais l’ombre des remblais ne protège plus l’armée des tourbillons de poussière. La gale et les poux commencent à ravager les corps.
- Que chaque homme fasse ce qu’il a à faire sous le couvert de la montagne, ne nous en détachons pas. L’Africus a l’air de vouloir encore forcir, je crains que nous ne dormions peu au soir venu.
Dioclès finit de donner ses ordres pour organiser le camp. Les soldats posent la potence en bois qui les aide à porter leur barda, le bouclier assuré par une sangle autour de leur buste, ils n’auront pas à se servir une nouvelle fois de leur bêche ou de leur pic ; la steppe ne se pliera pas à leurs coups. Les tentes papillons sanglées de cuir s’élèvent bien vite par rangs de dix de chaque côté de celle de l’empereur. Les muletiers vont s’empresser de préparer le fourrage des bêtes de somme. Les marteaux des forgerons feront tinter le métal pour réajuster les semelles de fer des chevaux, ajouter des clous perdus aux caligae, les épaisses sandales à lacets des fantassins. Les sous-officiers chargés de l’organisation de tours de garde et des rondes de nuit porteront le mot de passe sur un tesson de poterie aux sentinelles du camp. Et déjà le préposé aux subsistances fait mesurer le niveau du puits avant de distribuer de nouvelles rations d’eau…
Un même mouvement saisit l’ensemble de ces hommes issus des quatre coins de l’Empire et que seule la loi du fer est capable d’unir. Demeuré sur son cheval, Dioclès les observe et sent comme à chaque fois monter en lui une exultation qui cambre son échine, rougit l’angle rude de ses pommettes. Ces cohortes d’hommes sont la clef d’une grandeur que Rome doit impérativement retrouver au risque de disparaître.
Depuis le sage Marc Aurèle, bien trop d’empereurs se sont succédé sans pouvoir durer. L’armée est passée d’un chef à l’autre sans le considérer comme un père, comme un dieu. Mais l’armée est pareille à la plèbe, elle a besoin de vénérer pour ne pas s’enhardir à des velléités de rébellion.
Le cœur palpitant, Dioclès balaie avec la manche de la tunique portée sous sa cotte de mailles la poussière qui s’inscruste dans chaque fine ridule de sa large face. Il cherche du regard Maximien. Le légat se trouve un peu plus loin, adossé au lourd chariot sur lequel sont transportés les meubles de l’Auguste. Deux serviteurs sont en train de dérouler un dais de pourpre, d’autres finissent de monter la tente de brocart, un tapis aux figures géométriques s’engouffre à l’intérieur.
Maximien ne semble pas se préoccuper du va-et-vient derrière lui. Un centurion note sur une tablette en terre cuite le mot de passe qu’il vient de lui confier à l’attention des sentinelles.
À peine le soldat s’est-il éloigné qu’un trio de jeunes filles à la peau cuivrée s’approche du légat. Le désir cercle aussitôt les pupilles de l’homme. Les triplées, aussi blondes que menues, ne quittent plus l’officier depuis que dix-huit lunes auparavant, il les a achetées sur un marché de Trèves. Elles lui servent de servantes et bien davantage encore. Car Maximien, doté du même instrument que le dieu Priape, fait montre d’une foudroyante énergie du moment où il entrevoit une croupe rosée.
Dioclès soupire. Malheureusement, il ne le changera pas. Mais Maximien a pour lui d’être un excellent officier. Ést-ce d’avoir vécu toute son enfance dans une région du Danube tourmentée par d’incessants conflits ? Il est devenu une véritable force de la nature. Un poitrail de taureau, un cou d’enclume, Maximien est fait pour s’illustrer dans la guerre. Et depuis plus d’une décennie que les deux hommes bataillent ensemble, son habileté et la sûreté de son jugement ne lui ont pas fait défaut. Il a su prouver à Dioclès sa fidélité, il est l’homme en lequel placer sa confiance, l’officier qui s’élèvera dans son ombre.
- Maximien !
Le légat redresse la tête. Sa bouche aux lèvres ourlées s’entrouvre encore en un rictus carnassier, sa main s’est déjà engagée à une caresse fugace, mais quand son regard heurte celui de son Commandant, il n’hésite pas. Reléguant à plus tard ses envies de lutiner de chaudes voluptés, il renvoit ses servantes et se dirige vers l’homme à qui son respect est tout acquis.
- Fais préparer une libation de miel et de lait, Maximien, déclare le Commandant d’un ton brusque, et dis à l’haruspice de me rejoindre à l’entrée de la tour de guet. J’ai besoin de me voir confirmer quelque présage particulier.
Le légat hoche la tête sans rétorquer et tourne les talons. Il devine où veut en venir Dioclès. Aper est une menace pour eux et à travers eux pour l’armée. Aper fait peser sur le futur de l’Empire de funestes perspectives. La volonté des dieux s’inscrira de façon inexorable dans les entrailles de l’oiseau que le prêtre sortira de sa cage avant de l’immoler. Alea jacta erit, les dés en seront jetés.
Un même mouvement finit de saisir les hommes autour de Dioclès. Le Commandant retire son casque aux motifs estampés et inspire avec liesse l’air sec qui se conjugue au ciel cru. Là-haut, un busard tournoit en poussant des cris rauques. Il lui paraît être au tout début du chemin, une vie ne suffira pas à réaliser toutes ses espérances. Mais au moins peut-il commencer à leur donner forme dans les replats de ce désert minéral…
Ils son |