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PROLOGUE
Dans le cachot, je vis ma dernière nuit. Dans quelques heures, ils me conduiront à mon agonie et « par la charrue de ma croix, je dompterai la terre de leur chair ».[1] Je suis prêt. S’ils ont déjà vaincu mon corps, je saurai leur montrer un visage détaché des choses terrestres. Je suis prêt et pourtant le silence s’obstine à fouiller mes entrailles. Je perçois une respiration à côté de moi, impossible de voir le cœur qui l’exhale. Il a voulu me rejoindre en cette dernière nuit, lui qui avait été l’oreille de Hérode avant de se convertir à ma foi. Il attend. Derrière les murs de la forteresse, Jérusalem se tait. Elle aussi attend. Que je sois livré à la mort, que j’en devienne l’intime avant de voir resurgir mon esprit dans les failles de sa toute puissance. Cette mue de la mort, je l’espère maintenant. Je m’y suis tant préparé. Je suis prêt. Elle sera mon dernier et plus grand bonheur pour la gloire de mon Père. L’humidité suinte des pierres. Une odeur rance imprègne les lambeaux de ma tunique, pénètre chaque pouce de ma peau. L’odeur de l’huile sainte n’est plus. Ils veulent effacer en moi l’onction de notre Seigneur. Mais ils se trompent. - Yéshoua… Sa voix est hésitante, je le distingue à peine tant il fait sombre dans le cachot. Et puis soudain une morsure à la cheville, une douleur aiguë. Par un réflexe involontaire, ma jambe se replie. Je n’émets aucun cri. Ils ont déjà vaincu mon corps, celui-ci ne m’appartient pas ; la douleur ne m’appartient plus. - Yéshoua, parle-moi. Je perçois sa respiration, saccadée, au plus près de moi maintenant. Je commence à discerner les lignes de son front haut, la courbure du nez droit, le foisonnement de la barbe. Et entre nous, le trottinement d’un rat qui s’éloigne, qui reviendra. Pour les membres du Sanhédrin, il est toujours l’indicateur, l’espion à la solde des siens. Ils ne savent pas, ils ne doivent pas savoir qu’il a vraiment adhéré à l’espérance. Sans doute aurais-je aimé que ce soit Judas, Myriam ou même Jean qui soit présent cette nuit à mes côtés. Mais finalement, il est préférable qu’il en soit ainsi. Mon compagnon de cellule ne sait pas encore quel rôle il va tenir dans les jours à venir. - Yéshoua, raconte-moi. Sa voix se fait pressante. Lui raconter ? Oui, je vais tout lui dire. Toutes ces années durant lesquelles la voix de Dieu a pris forme. Et lorsque j’en aurai fini avec ma vie d’homme, je lui confierai ce que j’espère de lui pour la résurrection de mon esprit. A l’intérieur de Jérusalem, le peuple dort, les gardes veillent. Hier, le Sanhédrin a consacré sa vénalité. Dans quelques heures, Pilate agira pour la paix de l’Empire. Cependant leur volonté est faussée, guidée par celle de mon Père. Dans quelques heures, je laisserai en bas mon être pétri d’humus. Mais d’ici là… Ecoute, je vais te raconter.
Chapitre 1 Et j’affronterai les puissances de ce monde…
Le désert est autour de moi, en moi, une sorte d’aridité qui me broie le cœur. En reviendrai-je ? Depuis combien de jours suis-je ici ? Les minutes se délitent, le temps n’est plus de ce monde. Combien de nuits encore ? Le désert est là, dans les cris des bêtes. Je les sens ; elles rôdent non loin de moi, ouvrent leur gueule et sourient, ces hyènes putrides pareilles aux puissances d’ici-bas qui attendent patiemment leur heure. Que faire de leur superstition, de leur ignorance, de leur lâcheté ; saurai-je leur montrer le chemin qui mène à la Lumière ? … L’obscurité pèse contre mes yeux, je n’arrive pas à dormir. Une fine couche de poussière de calcaire couvre mes cils, des nœuds de pierraille sont emprisonnés dans la frisure de mes cheveux. L’obscurité est livide, frémissante. Je tiens mon manteau poussiéreux resserré contre mon corps fatigué. Ce manteau, de blanc et de raies brunes, n’est plus que de grisaille aujourd’hui. Mes tzitzit[2] ressemblent à des doigts gourds empesés de boue séchée. Il fait si froid ce soir. Je hume avec fièvre l’odeur crayeuse de la roche. Je distingue par endroits le feuillage blême et fané d’asphodèles. Combien de nuits encore ? Abbâ, tu es là, n’est-ce pas ? Mon Père, ne me quitte pas. Des terres tracées de sillons fertiles sont enfouies en moi. En elles se répandront des promesses d’enchantement ; je le sais, je l’ai voulu. Je le veux pour toi, abbâ. Je vais annoncer ton Royaume et ils m’écouteront. L’illusion se voudrait tenace. Ils m’écouteront… ou me rejetteront. Tes voies me sont impénétrables cette nuit. Le désert est autour de moi, en moi. Les buissons ressortent, nets et noirs sur les blocs énormes. Les pluies d’hiver impriment au sol des espèces de cicatrices. La première fois que j’étais venu en ces lieux, des touffes d’iris mauves et d’anémones à la violence purpurine commençaient juste à poindre au bord des routes de la Judée. Cette fois-ci, les fleurs sont depuis longtemps fanées. Je me rappelle encore cependant leurs nuances, si proches de cette couleur rouge, couleur de la vie terrestre que je ne porterai plus. Quoi qu’il advienne, je ne la porterai plus. Les jours sont passés, me voilà recueilli en moi-même. Les mots de Jean me poursuivent. Il a fait descendre l’Esprit saint sur moi. Il m’a adoubé, s’est incliné devant ma personne, lui mon guide, mon maître, sans égal parmi ceux nés d’une femme. Lui qui m’a précédé sur la voie de l’ultime perfection, qui s’est fondu à sa parcelle divine. Il m’a immergé dans l’eau salvatrice pour que je m’en revienne à mon origine, pour que je m’en retourne à mon Père. Jean, mon frère d’élection à qui j’ai demandé de toutes les fibres de mon être de me délivrer de mes erreurs. Et maintenant, je ne sais plus. J’ai aperçu un chacal cet après-midi. L’animal s’est figé à quelques mètres de mon trou, les flancs décharnés, il a reniflé mon odeur d’homme, de Fils de l’Homme avant de glapir et de s’enfuir la queue entre les jambes. Je lui ai fait peur. Je n’ai pas bougé pourtant. Je l’ai simplement regardé les yeux brûlants, chauds et lumineux comme ces étoiles dont j’absorbe la force de vie immuable, dont je capture l’infinie mansuétude et qui me montrent l’objectif vers lequel je dois tendre, me parlent, m’adjurent… Je dois libérer les hommes, les induire à vivre dans la justice, zadîqûthêh. Soyez droits, honnêtes, confiants, reconnaissants, clamerai-je. Mais qu’est-ce qui me permet de croire qu’ils comprendront cela ? Ma joie est solitaire, je la voudrais universelle. Accepteront-ils l’idée que je ne sois pas un Messie de la chair surgi de la Maison de Juda les reins ceints et qui broie les nations avec une masse, accumule les cadavres, engage le combat contre ses ennemis et met à mort les Rois[3] ? Accepteront-ils l’idée que la révolte par les armes ne les apaisera pas ? Ce serait si simple pourtant en fin de compte. Ce serait si simple d’être le Roi fort, le Vainqueur qu’attend Israël. De m’emparer du sceptre royal, de dicter ma loi. La loi de leur Dieu de vindicte au travers de son Fils de l’huile. Ce serait si simple de créer ma légende sur terre sans aller jusqu’au ciel. Il est des vanités qui pourraient me plaire… Pauvres hères… Peuple fier, ‘am segoulah[4]. Ils savent si bien gronder, espérer. Ils guettent si bien les signes. Croient si bien lire dans l’avenir. Mais je risque de les décevoir, mon Dieu est de bonté. La voix de mon Père s’est glissée entre les pages des Psaumes de Salomon. Chaque matin, il éveille mon oreille, me donne une langue exercée pour que je sache soutenir par la parole celui qui est abattu, une langue pour traduire l’étincelle. Ma mission ne peut s’inscrire que dans le rassemblement du peuple saint dans la justice, dans le gouvernement des tribus sanctifiées en évitant toute iniquité entre elles. Nul méchant ne saurait être parmi elles. Dieu veut que je sois puissant en esprit et riche par le don lumineux de sagesse. Et j’ai trop d’amour en moi pour lui faire défaut. Trop de souffrances qui transitent par mon corps. Oui mais voilà, de cet amour que ressortira-t-il ? De la reconnaissance, de l’indifférence ? Et si les scribes et les prêtres s’en offusquaient, si alors j’échouais, lapidé, tel l’Agneau je m’offrirais en sacrifice. Mort pour toi, mon Père, je le pressens, ils n’auraient pas de pitié. Le silence est revenu, si entier, si vivant, duquel je perçois des bruits normalement couverts par les autres : des bruits de cailloux qui roulent, des bruits de senteurs somnolentes, d’insectes qui crapahutent, de tiges qui se frôlent et se cassent. Un silence comme je les aime, à la fois d’ici et d’outre-monde. Et qui me fait pleinement éprouver, en cet instant, l’ambivalence de mes émotions : une forme d’acceptation, de patience, celle d’être mené, protégé et puis une sorte de détresse, de terreur insidieuse, celle ne pas être en mesure de cerner totalement ce qui me concerne. Mon être est de sang, mon être est d’esprit ; ma solitude infinie. Je suis habité par la crainte, écrasé par le poids de cette responsabilité qui m’incombe. Même Jean ne peut me venir en aide en cette heure. La volonté de Dieu est effrayante, si peu savent être sages, souverains absolus d’eux-mêmes. Aurai-je la force d’être aussi grand que mon Père le souhaite ? Ne pas montrer ma peur. Le droit de faiblir ne m’est pas autorisé, pourquoi ?! Pourquoi, abbâ, pourquoi ? ! Il me faut choisir. Encore un temps. Laisse-moi encore un peu de temps pour que mon âme exulte, s’enivre si totalement de toi qu’il n’y aura plus d’hésitations, plus de trébuchements. Je crois en toi, j’ai confiance en toi, mais en ton serviteur ? Corps et cœur peuvent vaciller, s’abandonner. Je me suis peut-être élevé au contact de Dieu, mais suis-je véritablement prêt ? Encore un peu de temps, le désert va araser mes doutes. Le ciel a pris une teinte de fer, je serai à l’image de Dieu. Je suis Yéshoua, Fils de l’Homme, Fils de tous les hommes. J’ai entendu Daniel, le peuple d’Israël est tout entier en moi. Je suis Yéshoua, le Salut, dans ma pleine humanité. Au creux de cette montagne crayeuse, ma destinée est écrite. Trahir ma mission et me perdre. L’immuable vérité tolèrera-t-elle la demi-mesure ? Quels abîmes et sommets de l’âme humaine dévoilerai-je ? Ils me voudront Roi, et si ma vanité l’emportait… Le Bien et le Mal sont inconciliables, mon avenir réside dans un choix. Ma vision est limpide, cruelle. Être leur frère et les guider, n’est-ce pas ce que je me suis promis depuis ce jour à Nazareth où Ta grandeur m’est apparue, où j’ai su que j’étais différent ? Que ta volonté soit faite, avais-je alors murmuré. Que ta volonté soit faite en cette terre, par-delà le firmament. La fin de ce temps arrive, une autre ère va s’ouvrir.
Chapitre 2 Je n’étais qu’un enfant et le souffle de Dieu était venu à moi
La brise fouettait les pentes herbues du plateau. Depuis le sommet, la perspective était belle, je ne m’en lasserais pas, ouverte sur un paysage tout en cassures, montagnes et plaines. Là-bas, à l’ouest, les damiers nuancés de vert de la plaine d’Esdrelon, les lignes élancées du mont Carmel, et son jardin fertile, qui finissaient par plonger dans la mer. En allant plus au sud, les collines du pays de Samarie. Et puis en tournant le buste, les crêtes dénudées de Safed, la vallée du Jourdain, à peine entrevue, les douces formes du Thabor ; un horizon uniquement limité par mes rêves d’enfant et dont j’aimais à me nourrir à l’heure du crépuscule quand les travaux des champs cessaient et que chacun alors, en se tournant dans la direction du Temple, remerciait le Seigneur de semer sur son sol un peu de sa semence. Prière qui n’avait rien d’abrégée, si longue, trop longue, disais-je toujours à ma mère qui s’offusquait gentiment de l’inconvenance de mes remarques. Pourtant, quand je les observais ainsi plantés au bord des chemins, sur le seuil des portes et que je devinais sur leurs lèvres le flot de formules d’actions de grâce, je ne pouvais m’empêcher déjà de songer qu’ils étaient dans l’erreur. « Sois loué, Eternel notre Dieu, Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, grand, fort, redoutable… » Que leurs prières réitérées, trop machinales, si méritoires les éloignaient de l’essentiel. « Tu es à jamais tout puissant, Seigneur, tu ressuscitent les morts… Qu’il te soit agréable de bénir ton peuple d’Israël en tous temps et en tous lieux et de lui donner la paix… » Alors voilà qu’entre les vignes et les champs de blé, les habitants de Nazareth s’en retournaient vers leurs maisonnettes. Nombreux étaient les logis à demi-troglodytes. Je contemplais tout cela depuis mon promontoire. Les animaux aussi semblaient suspendus aux paroles égrenées. Certains en profitaient discrètement pour grignoter quelques pétales de fleurs ou pommes appendues aux arbres. Et l’aperçu des bougainvilliers qui dissimulaient de leur fièvre rosée les pauvres murs de torchis blanc me ravissait l’âme. J’avais neuf ans ce jour-là. Neuf ans, l’âge de raison pour bien peu d’enfants. Mes cheveux en broussaille s’accommodaient de l’air ambiant, les senteurs balsamiques des lis et des verveines qui parsemaient les jardins en contrebas remontaient par vagues jusqu’à moi. Comme souvent, j’avais laissé mes camarades de jeux s’égarer dans les olivettes. Je ne parvenais pas toujours à partager leur insouciance. Il arrivait que quelque chose que je ne saisissais pas encore vraiment me coupât dans mon élan à les rejoindre. L’impression de ressentir ce qu’ils ressentaient, d’avoir mal à l’endroit précis où ils avaient mal. Quand l’un d’entre eux était en souffrance, c’était comme un serpent qui montait et enfonçait en moi ses crocs ; une impression qui m’oppressait en cette prime jeunesse. Ils ne me rejetaient pas pourtant, ils avaient l’habitude de mes absences, de mes drôles de silence. A chaque fois que je revenais vers eux, ils se comportaient avec moi comme si de rien n’était et moi-même j’oubliais alors en ces instants le chant des anges, ce chant qui couvait dans mon crâne par intermittences et qui m’enjoignait de me plonger dans le cœur des mots, au cœur des Livres et de ma foi. La veille au soir, à l’apparition de la première étoile dans le ciel, le Hazzan de notre village était monté sur sa terrasse où poussaient bien des mauvaises herbes et il avait sonné six fois dans sa trompe. Au troisième coup, au moment où le disque du soleil s’était éloigné en sa plénitude de la porte où il se couchait, le shabbat avait commencé à luire. C’est ainsi que ce matin-là j’avais accompagné les miens à la synagogue. Je m’étais installé au milieu d’une rangée de bancs avec mes frères et Clophas, celui que j’avais appris à appeler mon père même si je restais pour chacun le fils de Joseph, décédé bien prématurément. Ma mère et mes sœurs s’étaient assises du côté de l’entrée, juste devant les familles les plus indigentes des environs et une poignée de païens de passage. Le petit Jude, sur les genoux de Clophas, avait grimacé de dégoût en humant l’odeur bien caractéristique de la menthe répandue sur le sol pour parfumer et purifier l’air. Je lui avais lancé un coup d’œil narquois ; je m’attendais à sa réaction, elle était systématique. Jude avait un odorat étonnamment développé et toutes ces essences dont raffole notre peuple, qu’elles soient même des plus suaves, continuent encore aujourd’hui à l’incommoder. D’ordinaire, j’aimais le temps de la synagogue et de ses lectures de la Loi et des Livres saints, le doux rituel de la mise en place, l’union des voix à chaque fin de prière. J’aimais nettement moins les discussions houleuses qui s’ensuivaient et les insultes proférées invariablement, mais les découvertes sans cesse renouvelées des Prophètes dont à chaque fois le premier lecteur nous offrait un extrait me consolaient de bien des vides en moi. Enfin ce matin-là, le temps de la synagogue avait été différent. L’élocution précise et cependant monocorde des scribes et du traducteur ne m’avait pas surpris. Ce qui m’avait surpris, et perturbé, c’était l’orgueil qui transparaissait dans les sombres prunelles du prêtre et son extraordinaire manque d’esprit quant au commentaire qu’il avait fait d’un passage d’Isaïe. Je ne le connaissais pas. D’après les commérages entendus avant de pénétrer dans la salle, le prêtre arrivait de Béthanie, mais son comportement laissait difficilement croire qu’il sortait de la Maison du humble ! Tandis qu’il parlait, m’étaient revenues des images fragmentées de nos déplacements annuels à Jérusalem, des harangues des docteurs de la Loi ; je n’avais jamais été frappé par cette vérité qui était en train de se faire jour en moi : il y avait ceux qui savaient... et les autres, la masse des autres, les Am-ha-arez, les gens du commun, les manants, méprisés parce que sans conscience comme je l’entendrais claironner plus tard. J’étais étrangement mal à l’aise en quittant la synagogue. Après m’être hâtivement rempli le ventre de cercles de pains d’orge et de quelques figues, bu un peu de lait caillé, j’avais abandonné les miens à leur inactivité du shabbat. Je savais que la Loi m’interdisait de m’éloigner de plus de 2 000 coudées de chez moi en ce jour du Seigneur, mais pour la première fois j’avais décidé de désobéir. Je n’avais éprouvé ni honte, ni excitation, seulement de l’impatience à me retrouver seul, à confronter mon regard à la horde de nuages en train de s’amonceler au loin. Dans quelques semaines, la saison des pluies serait installée, mon paysage gagnerait en verdeur et les cieux noieraient alors mon cœur de nouvelles interrogations. Avant de commencer à grimper, je m’étais retourné afin de vérifier si je n’étais pas suivi. Aux pieds du cyprès noir qui gardait l’entrée de notre maison, Jacques jouait avec mes sœurs. Sans rien dire, assises l’une à côté de l’autre contre la meule de pierre, elles regardaient notre frère s’appliquer à lancer un vieux noyau d’abricot avant de le rattraper sur le dos de sa main. Je me doutais qu’elles devaient avoir comme consigne formelle de se faire discrètes. Si Jacques excellait à ce jeu, il était aussi particulièrement pointilleux sur la manière de l’aborder. Je m’imaginais sans peine ses traits d’enfant sérieux concentrés sur leur tâche. Par certains égards, nous nous ressemblions tous les deux, mais par d’autres… J’admirais la précocité de Jacques, sa capacité extraordinaire à assimiler les textes. En revanche, son obsession des forces maléfiques qu’il voyait partout et l’âpreté avec laquelle il observait la Loi m’agaçaient. En grandissant, et malgré mon invitation à partager une vision supérieure du monde, une part de lui-même ne se déferait pas de cette rigueur d’être et de pensée. Sur un soupir, j’avais délaissé mon frère et mes sœurs pour glisser mon regard à travers l’unique ouverture de notre maisonnette. J’avais discerné la brève lueur dispensée par les becs de la lampe d’argile à l’intérieur desquels ma mère avait mis à brûler de l’huile au début du shabbat et qui ne serait éteinte qu’à la fin de celui-ci. Mon père devait se trouver chez l’un de nos voisins en train de discuter de l’avancée du nouveau chantier lancé par Hérode à Sepphoris. En ce moment, le sujet concernait nombre d’artisans du village appelés à participer activement à l’embellissement de la cité. Sujet qui reléguait momentanément en arrière-plan des problèmes plus graves que je saisissais parfois au détour d’une conversation avant qu’ils ne soient tus à mon approche. Il était des misères que les adultes préféraient garder pour eux, des histoires d’attaques et de soulèvements qui inquiétaient et exaltaient tour à tour les esprits et dont ils préféraient finalement se détourner afin que ce qu’ils pensaient être un incurable malheur ne les empêchât pas de vivre, afin qu’ils continuent d’avoir la sensation de vivre. J’avais entendu raconter des choses terribles du temps de ma naissance ; je me les étais d’ailleurs trop bien figurées : croix levées, corps décomposés, corps cruentés, cris, malaises et larmes, mais jamais encore je n’avais été amené à assister au spectacle d’une colère régicide. Pas encore… Entre faux prophètes et faux roi, le peuple s’étiolait. Il y avait ceux qui l’acceptaient et ceux qui proclamaient haut et fort que seul Dieu pouvait les gouverner. Parmi ceux-là, il y en avait pour qui le sang devait être versé. Ces histoires de résistance et d’opposition me révoltaient, m’engourdissaient les sens. Je n’arrivais pas à cerner pourquoi les hommes avaient tendance à orienter leur cœur de telle façon que leurs actes mûrissent du côté de l’ivraie, pourquoi cet élan fondamental de destruction. Le mal, la violence comme pain quotidien de mes semblables ; ces derniers m’étaient encore un tel mystère… Mais en ce jour d’autres questions s’étaient bousculées en moi. Je m’étais apprêté à reprendre mon chemin lorsque ma mère était apparue sur le seuil de la maison. Sa tête se balançait doucement au rythme de la mezuzah[5] suspendue à l’extérieur de la porte. Sans nul doute psalmodiait-elle l’un des cantiques dédiés à l’Eternel qu’elle se plaisait à me chantonner à l’oreille quand j’étais petit garçon et que l’heure était venue de m’allonger sur ma natte. Elle avait ôté son voile, un filet soutenait sa lourde chevelure d’un brun dénaturé par la teinture jaune foncé affectionnée par les femmes d’Israël. La ceinture qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille et soutenait sa large robe ne parvenait pas à dissimuler totalement les bourrelets rebondis au-dessus des hanches. Je savais parfaitement où elle allait diriger ses pas. Lors du shabbat, il était plus facile de se montrer humain avec les bêtes qu’avec les hommes. Elle allait mener notre âne à l’abreuvoir et puis le brosser avant de s’épancher de nouveau au-dessus du réchaud pour le repas du milieu du jour. Malgré la distance à laquelle je me tenais, ma mère avait aisément reconnu ma silhouette parmi les troncs tordus des oliviers. Elle s’était figée une seconde, avait lentement hoché la tête tout en m’offrant l’un de ces sourires que seuls les êtres aimants savent donner et que je me ferais fort des années plus tard moi-même d’entretenir. Un sourire doux et triste à la fois. Un sourire qui avait semblé vouloir dire : « Mais où cours-tu comme cela encore mon fils ? » Un sourire qui ne jugeait pas même si bien souvent il ne comprenait pas. J’avais frémi, peut-être du fait d’une légère baisse de la température ou de ce sourire justement qui ne cherchait pas s’imposer, mais ne cherchait pas non plus à recueillir mes secrets. Ma mère avait vieilli. Elle était jeune encore et pourtant je la trouvais vieillie. Quand elle faisait ses ablutions, je suivais le mouvement de ses mains et je distinguais les cals au creux de ses paumes. Quand elle se penchait sur moi pour baiser mes cheveux, je discernais les prémices de rides au coin des yeux, les tout premiers détails d’un inévitable délabrement. Ses lèvres s’affaissaient quand elle était à l’ouvrage. La vie l’avait heurtée, la passion l’avait délaissée ; seule son devoir d’épouse et de mère demeurait, fidèle à son rôle. J’avais hoché à mon tour lentement la tête pour lui signifier un retour de tendresse (je gardais en moi le souvenir de bras qui m’entouraient et entre lesquels je m’étais senti aimé, protégé, un souvenir que je m’appliquais encore à conserver précieusement même si je préférais maintenant que nos corps se dénouent plus vite, que le galbe de ma mère s’évanouît dans un simple rapport de respect mutuel), j’avais cligné des yeux pour me protéger d’un rayon échappé d’une masse nébuleuse et je m’étais rapidement détourné pour grimper la colline. Là-haut une lumière blanche ciselait chaque détail, me projetant d’emblée dans des contrées familières. J’étais ailleurs déjà, détaché du royaume de la terre, prêt à écouter le murmure du vent. J’avais emporté avec moi le fragment du Livre d’Isaïe qu’avait commenté le prêtre. A chaque fois que j’avais un peu de temps pour moi, je recopiais de mémoire des passages de la lecture de la Loi et des Prophètes que le Hazzan enseignait aux garçons du village. Installé ici-haut au plus près du cœur des choses, je pouvais être dégagé de toute gangue, atteindre la réalité nue, sans illusions. Il m’apparaissait de plus en plus souvent que les prêtres connaissaient la substance des mots, mais pas la vibration de l’Esprit. Pour ma part, j’avais envie de creuser à la racine de ces mélopées qui formaient le terreau de mon éducation, d’errer sur un plan sans plus de lignes ni de frontières. Quand l’air bougeait un peu au-dessus de mes paysages, quelque chose d’insignifiant se détendait en moi. J’aspirais alors à devenir nefesh[6] vivant pour accéder ainsi au pur royaume. Dans ces moments de grande joie, mon cerveau ne fonctionnant plus dans un espace clos, j’avais l’impression que mon corps se déplaçait et que je devenais un œil immense. Ma vision se faisait panoramique et Dieu se profilait. Bien sûr à cette époque, je n’étais pas vraiment conscient de tout cela, je savais simplement que lorsque je redescendrais je me garderais à nouveau de tout débordement, me mêlerais au brouhaha ambiant sans éprouver de confusion, mais pour l’heure seul le chant des alouettes m’avait accompagné dans mes réflexions. Ainsi en étais-je à m’imprégner de la parole d’Isaïe, de son impétueuse éloquence : « L’Esprit du Seigneur, l’Eternel, est sur moi. Car l’Eternel m’a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux. Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la liberté et aux prisonniers la délivrance… » lorsque j’avais perçu un cri venant de la vallée et puis des bribes de voix plus prononcées que d’ordinaire. Je m’étais interrompu dans ma lecture. Au-dessus de moi, le ciel devenait lourd et mobile. Je m’étais levé de l’herbe tendre pour tenter de discerner ce qui se passait un peu plus bas. Le vent avait fouetté mon visage, soulevé un instant le croissant en cuivre que je portais au cou. Devant l’un des principaux silos, au pied des plus anciennes tombes creusées dans la roche, un attroupement était en train de se former. Ces tombes, à l’origine même de l’existence de mon petit village, vénérées par les gens de Nazareth. En leur sein, reposaient les ossements des membres de la famille de David qui avaient choisi de se regrouper, de s’installer en ce lieu quand Simon Maccabée[7] avait été désigné grand prêtre et gouverneur de Judée et que ses titres étaient devenus héréditaires jusqu’à l’avènement de Hérode, le Grand, l’Edomite[8] ; tous les enfants savaient cela, tous les enfants de Nazareth grandissaient dans la connaissance de ce passé chahuté. Cela avait-il été simplement la curiosité ou une espèce d’appel qui avait résonné en moi, le vague aperçu d’une silhouette tragique ; sans plus réfléchir, j’avais prestement relevé les pans de ma tunique et m’étais précipité en bas de la colline. En arrivant à proximité du groupe, je m’étais brusquement figé afin de ralentir les battements de mon cœur. Un homme s’était retourné. Grand et sec, il avait la barbe bien fournie, mais le front suffisamment dégarni pour subir continuellement les moqueries des plus jeunes du village, ce qui l’incitait à porter son turban au ras des sourcils. Michée avait été le seul à m’avoir entendu, il avait l’oreille sûre de ceux habitués à se méfier de tous et de toutes. Bien que l’homme eût le verbe rare, je l’aimais bien Michée. Il avait le don de transformer les épines en roses ; il choyait si bien son unique verger que celui-ci abritait les plus beaux pieds de vigne, les grenades les plus juteuses de la région. Comment ne pas aimer un homme qui avait l’honneur d’être couvé par l’œil du Seigneur ? … En me voyant, Michée s’était approché. Derrière lui, je n’avais distingué qu’une masse colorée dont les voix se chevauchaient. Michée avait émis un signe comme pour me dire que je ferais mieux de rebrousser chemin, qu’il n’y avait là rien d’important. Je l’avais fixement regardé. J’avais voulu voir par ses yeux. J’avais voulu que l’homme me confirmât la cause de cette impression que j’étais en train de ressentir, de cette chaleur en train de sourdre dans le bas de ma jambe droite. Michée avait marmotté l’une de ses sempiternelles insolences à l’encontre des jeunes de mon âge puis il avait maugréé en s’effaçant. - Il s’en remettra vite, mais si j’étais son père… Je n’avais pas attendu plus longtemps et m’étais faufilé parmi les silhouettes qui ne semblaient que faire de leur présence en ce lieu. J’avais vu Clophas entouré de trois autres personnages du village hocher la tête aux paroles du prêtre qui m’avait tant marqué le matin-même. J’avais vu Gédéon, le fils du cueilleur de miel, à demi appuyé contre la roche, sa tunique retroussée sur ses genoux, les courroies d’une de ses sandales, la droite, délassées. Il était de la même année que mon frère Jacques et j’avais bien vu à ses lèvres serrées et tremblantes qu’il se retenait de pleurer. Une pellicule ambre couvrait la lumière brune de ses yeux. Sa mère était agenouillée à ses côtés, une main posée sur son épaule, elle écoutait en baissant la tête les pourparlers du cercle d’hommes derrière elle. Le timbre familier de ma propre mère avait soudain freiné l’incontinence des chuchotements alentours. Elle m’avait rejoint sans que je ne m’en sois aperçu. Sans doute était-elle là depuis plus longtemps que moi. - Je vais faire frire quelques beignets de farine et de miel et tu les apporteras à Gédéon, Yéshoua. J’avais haussé un sourcil d’incompréhension. - Ne vont-ils pas le ramener chez lui ? - Aurais-tu donc oublié que c’est shabbat aujourd’hui mon fils ? Nous ne saurions soigner ou secourir le jour du shabbat. Gédéon aurait dû faire davantage attention. - Mais ce n’est qu’un enfant ! Ma mère m’avait tendrement caressé les cheveux en m’adressant de nouveau l’un de ses sourires. - Si notre Seigneur a voulu que ce jour-là nous nous reposions… J’avais énergiquement secoué la tête en signe de négation. - Ne veut-il pas que nous prenions d’abord soin les uns des autres ? ! Et je m’étais aussitôt élancé vers Gédéon. - Yéshoua !, avais-je entendu dans mon dos. Les conversations avaient immédiatement cessé. Le cercle d’hommes dominé par la figure du prêtre m’avait dévisagé, d’abord perplexe puis gêné pour certains, furieux pour d’autres. Clophas avait fait un pas en avant pour m’attraper le bras. - Que fais-tu ? J’avais planté mon regard dans les pupilles de mon père à moitié dissimulées par des paupières exténuées. Le prêtre avait osé lui ordonner de me faire reculer. Je ne m’étais pas préoccupé de lui. Mes doigts étaient doucement venus se poser à leur tour sur la main qui m’enserrait maintenant le poignet. - Laisse-moi agir au nom d’Elôhîm[9], père, avais-je déclaré d’une voix ferme. Ensuite, tu diras Mâran’atâ, notre Seigneur est venu. Je connaissais la magie de la parole, véritable force de vie, je la connaissais intuitivement, mais pour la première fois je l’avais expérimentée sur un esprit autre. J’avait laissé Dieu fondre sur l’âme de mon père comme l’aigle sur les passereaux. La main de Clophas était retombée, je m’étais aussitôt incliné au-dessus de Gédéon et n’avais plus dès lors prêté attention à l’amertume des mots, à l’incrédulité des phrases qui avaient fondu sur nous. J’avais enrobé le jeune garçon de ma sollicitude. L’onde de chaleur que j’éprouvais depuis tout à l’heure dans le bas de ma jambe s’était intensifiée, ramifiée dans chacun de mes membres. J’avais pu sentir la cohorte d’émotions contradictoires que ressentait Gédéon : peur, inquiétude, espoir. Je les avais ressenties si intensément dans ma chair que j’avais dû fermer les yeux un moment. Je ne savais qu’en faire, je ne savais pas comment les tenir à distance. Elles me rongeaient le cœur et c’était douloureux, aussi douloureux que la cheville blessée du jeune garçon. J’avais plongé au plus profond de moi-même pour rejoindre Dieu dans son infinitude. Mon souffle était court, mon regard ne fléchirait pas. - As-tu confiance en notre Seigneur ?, avais-je demandé à Gédéon qui avait opiné en silence. J’avais lentement avancé ma main, les yeux du garçon ne me quittaient pas. J’avais éprouvé un fourmillement au bout des doigts, avais vogué dans un espace inconsistant. Des ombres mauves avaient grignoté mon champ de vision. Les pulsations de mon cœur s’étaient accélérées, un flot d’énergie s’était concentré dans la paume de ma main. J’avais eu soudain la certitude d’être sur le bon chemin, celui de la Vérité et de la Vie, qu’à travers moi la puissance de Dieu serait en mesure de s’exprimer. Gédéon avait gémi. Sa souffrance était mienne, sa fêlure était mienne. Je pouvais l’extirper pour la rejeter dans les abîmes du val d’Hinom.[10] Une éternité était passée, des minutes éphémères, et puis peu à peu la chaleur avait reflué de mes membres. Incliné au-dessus de Gédéon, j’avais fini par ne plus rien sentir. J’avais eu de nouveau conscience de mes organes, de la fluidité de mon sang. J’étais de nouveau dans mon village, entouré de formes et de nuances variées. Gédéon était venu à Dieu par mon entremise, j’étais heureux. Heureux de lui avoir apporté la consolation. Je m’étais redressé pour me mirer un instant dans l’expression courroucée du prêtre qui me faisait face. Mon visage respirait une certaine béatitude. Personne ne disait mot. J’en avais profité pour m’en retourner, fendre la foule, m’écarter, soudain fatigué, harassé. J’avais entendu Gédéon s’exclamer qu’il n’avait plus mal, sa mère louer le Seigneur. J’avais entendu des sons de gorge se répercuter le long des tombes. Je m’étais mis à marcher d’un pas lent que j’aurais aimé plus léger. J’avais besoin de me reposer tout à coup, de me mettre à l’écart, là-haut sur ma montagne et de me ressourcer. J’avais neuf ans ce jour-là, l’âge de raison pour bien peu d’enfants. Un âne avait lancé un braiment déchirant. L’heure du Shema’[11] approchait. Le gris du ciel descendait sur le paysage et pourtant il faisait clair dans mon cœur. « Ecoute, Israël, le Seigneur Dieu est unique. Et tu dois servir le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » J’avais neuf ans ce jour-là et je savais à présent que j’étais différent ; la grandeur de Dieu m’était apparue. L’Eternel venait tout à la fois de m’entrouvrir les portes d’une connaissance réfléchie, sans rien de contraint, de répréhensible et de me révéler à moi-même. Que ta volonté soit faite, avais-je alors murmuré, ivre d’une joie qui consumerait les remarques à venir. Comment aurais-je pu savoir à ce moment-là que des années plus tard, je me voudrais ton intercesseur en ce monde sensible. Ma phase d’éveil ne faisait que commencer. |