L’insoumise


An de grâce 1348.

La guerre de Succession déchire la Bretagne et oppose le roi de France au monarque d’Angleterre. Le fléau de Dieu, cette Peste Noire qui décimera l’Europe, s’apprête à déferler. Maeve est née fille du vent, soumise à sa seule liberté, mais en ces temps chahutés par les hommes et la Providence, il ne fait pas bon s’affirmer au détriment des lois et de la religion.

Thibault De Quimerc’h, bâtard d’un seigneur breton, nommé lieutenant du bailli, reniera tout ce en quoi il croyait, tout ce devant quoi il s’était incliné par obsession de celle qu’il va devoir pourchasser.

De l’île de Sein à Paris, de Quimper à Rouen jusqu’aux confins d’un territoire que les vikings avaient nommé Vinland, le « pays des pâturages », dans l’actuel Canada, la fuite de Maeve la portera à quêter la paix et l’oubli de ses semblables. Mais quand l’amour cherche à vous confondre, il peut bouleverser bien des destinées…

“La lune était d’un bleu glacé, à ras d’écueils, comme emprise dans le givre des rochers. La sorceresse l’avait invoquée et la lune était venue, si bien venue que les habitants de l’île ne savaient plus s’ils étaient en train de tomber dans son giron ou si c’était elle qui fondait sur eux.”

L’insoumise est une grande fresque aventureuse, de ces romans qui font renaître sous nos yeux un monde oublié, malmené par la superstition, la trahison et la mort. Mais aussi par la la force de vie et la passion qui régissent ses personnages.

Chronique https://promenadesculturelles2.wordpress.com/2020/12/04/linsoumise-chloe-dubreuil/

« Forcément, en lisant la quatrième de couverture, je ne pouvais que me frotter les mains, m’installer dans mon fauteuil préféré et oublier tout ce qu’il y avait autour de moi ! Et c’est bien, par ailleurs, ce qu’il s’est passé pendant ces heures de lecture ô combien agréables ! J’ai fait un bond dans le temps, j’ai voyagé, je me suis enrichie culturellement… Le tout en n’ayant pas bougé, si ce n’est mon index qui tournait les pages.

Je suis profondément admirative de l’écriture de Chloé Dubreuil. Elle arrive à m’embarquer, quel que soit le thème, dans l’histoire qu’elle traite et j’adore lorsque cela se conjugue avec la grande Histoire. Sa plume est alerte, on a toujours envie de savoir ce qu’il y aura sur l’autre page. En voyant l’heure tourner, je me disais à chaque fois : « Encore un peu ! », redoutant le moment où il faudrait laisser Maeve vaquer à ses occupations pour retourner moi-même à mon quotidien.

Bref, je pense que vous l’aurez compris : j’ai adoré ce livre ! »

Début du roman:

 Ils viennent… Île de Sayn13 février de l’an de grâce 1348 La lune était d’un bleu glacé, à ras d’écueils, comme emprise dans le givre des rochers. La sorceresse l’avait invoquée et la lune était venue, si bien venue que les habitants de l’île ne savaient plus s’ils étaient en train de tomber dans son giron ou si c’était elle qui fondait sur eux. L’astre nocturne affolait, terrifiait et pourtant chacun, en cette nuit d’Imbolc, se vouait à sa puissance. Un vent du nord-ouest faisait osciller les falots suspendus aux cornes de quatre vaches aux flancs maigres. En leur centre, les hommes et les femmes dansaient, s’effleuraient pour mieux se repousser, bouche muette, corps arqué, le regard portant loin au bas du tumulus, sur l’océan déchaîné. Et tous s’épuisaient dans cette Ronde de la Mer qui célébrait les Esprits des Eaux, sanctifiait la manne que la tempête ne manquerait pas d’apporter. Quel navire allait se drosser contre les récifs ? Cette nuit était celle de la lumière, de la purification, de la fertilité ; elle serait celle aussi de l’Ankou, serviteur de la Mort. Vie et mort ne feraient plus qu’une. L’éclat de la lune s’intensifia, elle allait avaler l’île et la mer. Les embruns fouettaient les visages, des remparts ruisselant d’eau se dressaient autour des granits, le raz bouillonnait. L’odeur âcre du varech crevait les cœurs. Les volutes du noroît faisaient claquer les manteaux de grosse bure. Tout n’était plus que furie à une lieue de l’ancien tertre druidique. La vieille Katell repoussa d’une main décharnée la capuche de sa pèlerine ; sa face apparut, creusée d’orbites aux iris du même bleu glacé que l’astre de la nuit. Sous la peau amincie se devinait le dessin des os frileux. Elle était la veuve dite Bandrui, la femme-forte qui appartenait au monde caché, celle dont on se méfiait, mais qu’on vénérait aussi, celle qui pouvait vous jeter un sort si vous lui mentiez ou la trompiez. Celle qui lisait les songes, avait le pouvoir de vous rendre invulnérable, d’évoquer les trépassés. La sorceresse de l’île-des-Sept-Sommeils : Katell la Sage. — Ils viennent ! Son regard dardait les ténèbres océanes, ses bras convulsaient dans la lueur des lanternes. La Ronde s’accéléra, hallucinée. Au clocher du prieuré une volée de cloches sonna lugubrement les matines : la mi-nuit était entamée. — Ils viennent, croassa une nouvelle fois Katell en se figeant soudain. Ses doigts tannés, tavelés, à la peau si fine qu’y transparaissait le réseau des veines, s’agrippèrent violemment à la manche d’une donzelle. Le front cerné d’une couronne d’ajoncs, cette dernière tournoyait, bondissait à l’entour de la vieille femme. Sa fièvre de bacchante empourprait ses pommettes. Une courtepointe de cheveux interminables serpentait entre ses seins sur la cotte nonchalamment lacée, caressait la courbe de ses reins à travers la brune futaine avant de se lover autour de son cou dénudé. Elle avait la beauté sauvage de son île, une blondeur ambrée. Il se dessinait en elle le creuset de toutes les âpretés, de toutes les voluptés. Elle était Maeve, elle était l’ivresse, parce que c’était cela que signifiait son nom. Maeve se figea immédiatement au contact de la main sur sa manche. L’ombre d’un albatros fendit le ciel au-dessus des deux femmes pour venir se poser à leurs pieds. Une plume virevolta avant de se fondre à la lande gelée. Le grand oiseau hua, faisant claquer son bec. Son cri fut couvert par les rugissements du vent. Seuls les mots de la vieille Katell, comme arrimés à un fil invisible, pouvaient avoir pénétré les esprits. De l’autre côté de l’anse, une masse sombre émergea des ténèbres de la mer, parut raser la lune énorme. Une nef dont la voile unique s’effilochait en lambeaux, un navire de cent tonneaux peut-être ; la manne que les habitants attendaient. Elle oscillait désespérément sur les flots, incapable de résister à l’attrait des récifs, à l’appel de la sorceresse. Les lamentations qui s’en échappaient retombaient dans le sourd hourvari des vagues. L’albatros battit des ailes, la Ronde se brisa. Comme brusquement extirpés de leur transe, les corps s’immobilisèrent, les bouches jusqu’ici muettes murmurèrent. Ils étaient de tous âges sous les chapes de laine protégées des embruns par la couche de cire dont celles-ci étaient enduites. Une trentaine de vilains qui n’attendaient plus qu’un ordre à présent. Un craquement formidable fracassa le râle de la terre. Le noroît sifflait.
 — Allez ! chuchota Katell. Débarrassant les vaches des lanternes dont les oscillations avaient servi à attirer le navire en détresse, les manants s’en allèrent afin de récupérer leur trésor. L’albatros s’envola dans leur sillage. La blancheur de givre de la lande se grisa dès qu’ils eurent descendu le tertre. Il n’y avait plus que le bleuté de la lune pour éclairer maintenant la vieille Katell… et Maeve demeurée auprès d’elle. Sa poigne s’éternisait sur le bras de la donzelle. Celle-ci ne chercha pas à s’esquiver. La silhouette d’un jeune pêcheur réapparut à mi-pente du tumulus. Le bonnet de laine rouge qui emboîtait son crâne dominait des traits façonnés à la serpe. Il boitait, mais était grand et large d’épaules sous le mantel qui le couvrait tout entier. La jeune femme lui cria : — Va-t-en, Brann ! Va-t-en avec eux, je vous rejoindrai plus tard… Il sembla hésiter un instant – sans doute avait-il ressenti au cours de la Ronde le désir trouble monter en Maeve, la sève de son désir qui exigeait en cette fête d’Imbolc de renaître à la vie après avoir donné la mort -, mais il connaissait sa cousine, elle ne se rebellerait pas contre la main qui restait plaquée à sa manche. Elle était de la même engeance que Katell : fille du vent et de la mer. Elles commandaient, ils obéissaient. Brann obéit. Était-ce pour montrer qu’il consentait à sa demande ? Il souleva haut sa lanterne où se consumait un moignon de suif puis la rabattit et fit volte-face. La couche d’humus, rigidifiée par le gel, craqua sous ses sabots. Une enfilade de falots s’était engagée dans la langue de terre étroite et basse qui reliait les deux côtés de l’anse. Des bordées d’écume échevelaient les récifs, la population devrait attendre que la tempête se calmât pour approcher le lieu du naufrage. Restait à la vieille Katell de convaincre les Esprits des Eaux de se retirer. Elle ne le fit pas tout de suite pourtant, une ombre endeuillait son regard. — Ils viennent, Maeve. Ses mots se répétaient. Pourquoi ? Le noroît la fit vaciller, elle avait l’air si fragile tout à coup ! La jeune femme l’entoura de ses bras, elle sentit les os sous la peau, huma les relents de peur, prémices de ce qui était à venir : supplice, souffrances. Exil. Maeve se raidit. L’aïeule n’avait jamais eu peur. De rien ni de quiconque.
Mais cette fois était différente, la jeune femme sut que le mal prendrait sous peu possession de l’île. Sa voix crachota : — Par Dieu, qui ? — Des hommes à l’âme tourmentée et qui nous disent plus cruelles que la mort, infectées par l’hérésie de la sorcellerie. — Celle-ci n’existe pas. — Leur ignorance les guide. Ils viennent. Maeve secoua vigoureusement la tête, l’or irisé de sa chevelure balaya sa poitrine. Contrairement à la plupart des habitants de l’île dehors cette nuit, elle ne portait pas de pèlerine pour la protéger du froid, juste une cotte aux manches amples et un surcot de même toile brune, ceinturé par un cordon de cuir entrelacé. Maeve aimait la morsure de l’air dans les replis de sa chair, c’était son plaisir. L’un parmi d’autres. Et personne ne s’élèverait contre ce qu’elle était. — Nous ne les laisserons pas nous offenser, Katell. Qu’ils viennent et ces marauds le regretteront… Sur le visage parcheminé de la vieille femme s’esquissa un drôle de sourire, d’une douceur enfantine, ouvert sur des incisives ébréchées, jaunies par le temps, et qui tranchait sur la dureté des iris d’un bleu de glace. — Tu as raison, ma fille, l’Ankou de la Mer nous protégera. Le halo des lanternes de bois s’éteignait au loin et s’éteignait avec lui l’éclat surnaturel de la lune. L’astre était si proche encore, cadrant l’horizon et ses récifs où un navire s’était éventré. Brisée de corps et de bois. La farandole de falots attendait. Seul le fracas des vagues se faisait entendre à présent. Au sommet du tumulus, deux femmes se détachèrent l’une de l’autre. Hérissées entre terre et ciel, elles allaient soumettre la tempête. Une paire d’ailes blanches les survola. L’île leur appartenait.

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